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L'échange des prisonniers de guerre à Haï-Thon du 21 au 27 septembre 1954
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Le samedi 21 septembre 1954, j'embarquais (affectation provisoire en remplacement d'un officier rapatrié) sur le "LSM 9014" devant Haï-Thon. J'étais arrivé là, depuis Haïphong, par un LSIL qui devait, lui aussi, participer à cette pénible tâche que constituait l'échange de prisonniers de guerre entre les autorités françaises et le Viet-Minh.
Ce LSM (pour Landing Ship Medium) était un des trois bâtiments de débarquement prêtés par les Américains qui servirent surtout de bâiments de servitude après l'armistice pour effectuer des transbordements de troupes amies aussi bien qu'ex-ennemies... et n'effectuèrent pratiquement que très peu d'opérations de guerre.
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Dans la matinée, mouillé en rade d'Haï-Thon, j'avais pu voir le camp franco-vietminh, où devait se dérouler les conversations entre les deux partis. C'était sur le bord de la plage une espèce de tente : un parachute (provenant de Diên-Biên-Phu) sur cinq ou six bambous, abritant une méchante table et quelques chaises. Là s'installaient, avant l'échange, trois autorités Viets et quelques Français : un capitaine de corvette, un commandant d'artillerie, un lieutenant de vaisseau et un sous-lieutenant de parachutistes. De plus, prenaient aussi part aux entretiens un médecin de marine à trois galons et un "médecin" viet porteur d'une blouse blanche, d'une calotte de pharmacien et d'un stéthoscope.
Partant du rivage, et perpendiculairement à lui, une passerelle en bambous tressés s'avançait vers la rivière. Elle se terminait par une sorte de ponton aux deux extrémités duquel flottaient un drapeau de la Croix-Rouge et un drapeau Viet (rouge à étoile d'or).
Le ponton de Haï-Thon
Dans le fond, plusieurs paillotes neuves portaient sur leur fronton des banderoles sur lesquelles se lisaient des inscriptions en vietnamien ou en français telles que : "Vive la Paix" ou "Vive l'amitié des peuples", etc...
Trois voies principales d'accès à la plage reliaient ces paillotes à la passerelle de débarquement. Chacune de ces voies était surmontée d'un arc de triomphe portant aussi des banderoles couvertes de slogans. A côté de chaque arc, une petite guérite avec une sentinelle vietminh, sans armes. En regardant vers la plage, on avait, en partant de la gauche : la paillote des rapatriés viets, la grande paillote des autorités viets, et enfin, à droite, la paillote d'où sortaient nos prisonniers.
Sur la plage, une foule de coolies amenés là de force, était serrée entre des haies basses en bambous délimitant la plage proprement dite. Devant ces haies se tenaient des soldats viets chargés de faire agir cette brigade des acclamations. Le tout donnait une impression d'ordre, mais aussi de passivité de la part de tous ces nha-quês attendant le moment de crier, d'applaudir ou de chanter suivant les ordres du soldat-chef d'orchestre.
Le cérémonial de remise des prisonniers viets était le suivant :
Le LCT ou le LSM beachait, c'est-à-dire se plaçait perpendiculairement à la plage et échouait son avant de façon à faire reposer la rampe de débarquement sur le ponton. Au même moment, sur un signal du "soldat-chef d'orchestre" viet, la foule se mettait à scander des acclamations ou à chanter un hymne quelconque, mais certainement révolutionnaire. Les prisonniers viets, entassés dans la cuve (un millier environ) attendaient près d'une heure encore que les formalités entre autorités soient terminées. Puis un délégué viet venait sur le ponton, et le débarquement commençait en file indienne. Le délégué viet serrait la main de chacun avec un sourire qui au fur et à mesure devenait de plus en plus un rictus. La foule pendant tout ce temps continuait, sur ordre, à applaudir ou à chanter. A leur tour, les prisonniers se mettaient à chanter et à déployer des banderoles ou des drapeaux viets. Ils étaient alors rassemblés sur la partie droite de la plage où un Viet, un commissaire politique vraisemblablement, les haranguait. Chaque partie du discours se terminait par des poings levés et des hurlements.
Au bout d'une demi-heure environ, les ex-prisonniers se débarassaient de tout ce qu'ils possédaient, vêtements français comme affaires personnelles, et les jetaient sur la plage en un geste qui se voulait très spectaculaire, le tout toujours sous les acclamations de la foule. Quand il ne leur restait plus rien, ils passaient de l'autre côté de la plage et attendaient de se diriger vers un centre d'accueil situé à l'intérieur de la paillote où ils seraient rhabillés de vêtements plus "démocratiques".
Le bâtiment qui les avait amenés n'avait plus alors qu'à nettoyer les immondices que les Viets avaient laissées dans la cuve, puis à aller chercher, auprès des cargos ancrés au large, une nouvelle cargaison de prisonniers.
Un groupe de Français libérés
Le cérémonial de remise de prisonniers français par les Viets était un peu différent. Le LCT ou le LSM beaché devait attendre une bonne heure, au moins, que les pourparlers officiels soient terminés. Ce temps était mis à profit pour préparer des lits picots dans la cuve, ainsi que des médicaments, pour recevoir ces hommes souvent à bout de force et dont l'état de santé contrastait outrageusement avec celui des prisonniers viets libérés précédemment.
Après quoi, on voyait déboucher de la paillote de droite une vingtaine d'hommes. C'était un premier groupe de Français. Avant d'embarquer, ils devaient remplir un certain nombre de formalités. Puis enfin, c'était pour eux la liberté. Après encore une vingtaine de minutes, arrivait un second groupe. Et lorsque les Viets avaient libéré entre cent et cent cinquante prisonniers de l'Union Française (chiffre très rarement atteint), ils estimaient que cela suffisait pour la journée, alors que nous avions libéré de notre côté plus de deux mille viets...
Claude SAINTE-CLAIRE DEVILLE
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