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Le Commandant de COINTET (1911-1951)
Le dimanche 25 juillet 1993, à Coëtquidan, la nouvelle promotion de Saint-Cyr a reçu le nom de "Commandant Edouard de Cointet". Le bref récit de la vie de cet officier d'élite se terminait ainsi : "En le choisissant comme parrain de promotion, les Saint-Cyriens veulent rendre hommage, à travers sa personne, aux prisonniers d'Indochine et particulièrement aux 30.000 qui ne sont jamais revenus."
Edouard, né en 1911, sert d'abord au Tchad. Le 24 mai 1932, il apprend qu'un lion sème la terreur dans la région. Accompagné de deux tirailleurs, il part à sa recherche. Voici son compte rendu : "Brusquement, Sou Bakoué cria : Le voici ! et lâcha un coup de feu inutile. Je n'eus que le temps, pour répondre au rugissement formidable de la bête qui bondissait, d'épauler et de tirer, mais ce coup de feu ne brisa pas son élan. Je tombais à terre sous le choc, le bras gauche pris entre les deux pattes de devant. La bête ne resta pas sur moi ; d'un dernier effort, elle fit un bond sur le tirailleur Sou Bakoué, lui enfonçant ses griffes dans le bras gauche et la cuisse gauche. Je me relevais immédiatement et, d'un dernier coup de feu, terrassais définitivement le lion".
Transporté à Fort-Lamy, il fut amputé. C'est là que je l'ai connu et admiré, alors que j'étais adjoint du colonel. Resté dans l'armée, il sert au Maroc, participe aux combats d'arrière-garde en 1940, est fait prisonnier près de Vierzon. Après son retour de captivité, il retourne au Maroc et demande à partir en Indochine. II embarque le 1er février 1949.
Adjoint du colonel commandant le secteur de Hué, il est souvent en route pour visiter des postes et participe à deux opérations de secteur les 7 et 9 juin 1949. Enfin, le commandement d'un bataillon, tant attendu, est décidé le 10 juillet : ce sera le deuxième bataillon du 21ème régiment d'infanterie coloniale. Ce bataillon forme corps et dépend à peine du colonel dont le poste de commandement est à Lang-son, au nord du Tonkin. Il est formé pour les deux tiers de tirailleurs et partisans vietnamiens. Ses unités sont très dispersées, mais on va peu à peu les regrouper ; le déplacement du PC de Hué à An Lo, sur la route coloniale n°l (Saïgon-Hanoï), à 15 kilomètres au nord de Hué, en est le début. Cointet commence la tournée des postes. Le 15 août il part visiter ceux du nord de An Lo ; puis passe la nuit dans celui de My Chanh. Dès son retour le 16, il rend compte au secteur de l'urgence à ravitailler le poste de Uu Diem, à 6 kilomètres au nord-est de My-Chanh. L'état-major du secteur monte aussitôt une opération ; la colonne, forte d'environ 200 hommes, arrive à My-Chanh vers 9 heures.
La première section de Sénégalais est en tête. Soudain vers 10 heures 30 elle est attaquée par les Viet Minh, qui tentent de la couper du gros de la colonne. Un feu nourri ne peut enrayer leur avance ; on se regroupe en point d'appui. Mais dès 12 heures 30 l'encerclement de ce dispositif est complet.
Le capitaine Marguet est tué. Edouard de Cointet s'était porté pendant l'action auprès d'un groupe de combat sérieusement accroché sur la piste de Vu Diem et risquant d'être encerclé ; il fut entouré par les Viets puis assailli. Vers 16 heures, la colonne se replia sur My-Chanh, ramenant de nombreux blessés et les corps de 16 tués. Il y avait 4 disparus, dont le commandant de Cointet.
Au centre-Annam, Cointet fut déplacé de camp en camp et d'abord bien traité. Son ami, le Père Viry écrit : "La disparition du commandant de Cointet a fait un grand émoi à Hué, où il était universellement aimé. C'est un officier magnifique, d'une foi et d'une conscience inébranlables".
Le prisonnier réussit à envoyer des lettres à Hué pour son épouse. De l'une d'elles je transcris : "on m'a prêté des livres de toutes sortes mais je lis tout ; j'ai le temps de prier, mon chapelet m'est d'un grand secours".
Une marche de 400 kilomètres durant 20 jours, en novembre, l'amène près de Tan Hoa (entre Vinh et Hanoï). Il avait reçu l'autorisation de s'arrêter le 1er novembre au monastère trappiste de Phuoc Son ; il avait prié à la chapelle, s'était confessé à un vieux père français, avait pu converser avec lui et deux trappistes vietnamiens. Il était gardé par une cinquantaine de soldats qui le traitaient correctement. Il fut transporté en janvier dans la région de Vinh, plus au nord ; un informateur sûr confirmait son excellent moral et le bon traitement de ses gardiens, auxquels il en imposait "par la dignité de sa vie et la noblesse de ses sentiments".
On restera dorénavant sans nouvelles directes du prisonnier. Ce sont ses camarades de captivité, rapatriés en 1954, qui vont raconter la fin de sa vie.
Le colonel Bruge écrit dans la revue Tropiques de janvier 1956 un long article : "Un homme, un chef, un saint, le chef de bataillon Edouard de Cointet". Nous y lisons : Au camp de Do Luong, près de Vinh, "nous étions parqués avec une vingtaine de Nord-Africains ; totalement désoeuvrés nous ne devions compter que sur nous-mêmes pour nous distraire. Fort heureusement Cointet disposait d'un exemplaire des Evangiles qu'il avait reçu de Hué et d'une Imitation de Jésus-Christ dont lui avait fait don le supérieur du monastère de Phuoc Son. Il trouvait ainsi les aliments qui lui étaient les plus précieux pour entretenir et aviver encore cette foi si pure et si profonde qui l'animait et rayonnait dans tous les gestes de notre existence misérable. En dehors des moments où il s'abîmait dans la prière, la lecture et la méditation, il ne vivait que dans le souci de se dévouer à notre communauté. Il s'attacha d'abord à organiser la lutte contre la vermine dont les Nord-Africains et même les Européens se laissaient envahir avec un fatalisme contagieux. Puis il se mit, avec les quelques grammes de soufre que nous pûmes obtenir d'un infirmier, à soigner les galeux au risque de contaminer sa seule main. ïl passait ainsi des heures à décaper patiemment les boutons de gale.
Nous parvînmes ainsi, après avoir obtenu de laver notre linge à ta rivière, à réaliser des conditions d'hygiène acceptables. II passait de longues heures, la nuit, agenouillé, à prier en égrenant son chapelet. Parlant dans leur langue à nos camarades nord-africains, il avait conquis leur admiration par ses actes de dévouement et d'humilité. Aussi plus d'un d'entre-eux avaient les larmes aux yeux quand nous les quittâmes pour entrer dans une nouvelle phase de notre captivité."
Début mai 1950, transfert dans un nouveau camp tout proche. L'administrateur René Moreau écrit : "... grand, très maigre, visage pâle et osseux, crâne rasé, le commandant de Cointet est le plus ancien prisonnier. Sa manche gauche flotte vide : par suite d'un vieil accident, dit-il".
Une évasion fut projetée. Mais le 25 juillet les commandants Bruge et de Cointet furent envoyés ailleurs. Moreau écrit : "... Le réconfort moral que nous apportait Cointet... Dans nos heures d'insomnie nous l'avions vu souvent agenouillé en prière. Sa présence engendrait une impression de sécurité, depuis longtemps oubliée".
Cointet et Bruge sont maintenant dans un autre camp peu éloigné. Pas pour longtemps : le 10 août ils sont transférés vers le nord quittant l'Annam pour le Tonkin : à pied ou en sampan, près de 600 kilomètres. Bruge écrit "Cointet supporta tous nos avatars avec la plus grande sérénité. Pourtant je le voyais souffrir, déséquilibré par sa lourde musette, handicapé par l'absence de son bras. II marchait, les dents serrés, le regard perdu au loin, vers un avenir dont il ne pouvait soupçonner l'horreur".
Début octobre 1950, ils arrivent au camp 14, à une cinquantaine de kilomètres de Tuyên Quang. "Là croupissaient dans un cloaque immonde une quarantaine de prisonniers de toutes origines, nord-africains, légionnaires, et quelques Français parmi lesquels 4 officiers dont 3 venus du Laos (Richard, Mariani, Chaminadas et Pradel). Le lieutenant Richard avait été capturé au Laos le 2 novembre 1949. Une balle lui avait brisé le bras droit, qui fut amputé par un infirmier viet sans anesthésie ; la plaie n'était pas encore fermée. Ils étaient les derniers survivants d'environ 200 prisonniers. Le chef du camp entreprenait maintenant de leur faire des cours politiques et de les transformer en Combattants de la paix. Cointet rabroua vertement le mouton qui présentait à notre signature un message de réponse favorable à l'appel de Stockholm (un député communiste était arrivé à Hanoï présenter cet appel en faveur d'une paix d'abandon d'initiative soviétique).
"Le 2 novembre nous embarquâmes sur un radeau pour descendre un affluent de la rivière Claire et nous trouver au nouveau camp de Nam-O. Cointet se mit à désherber les jardins abandonnés qui entouraient notre baraque. Nous pûmes ainsi rendre la vie à quelques légumes et salades locales qui nous apportaient de précieuses vitamines."
Le lieutenant Richard écrit : "L'arrivée parmi nous des commandants Bruge et de Cointet avait donné un coup de fouet physiquement et moralement... longues conversations le soir autour du feu, au cours desquelles Cointet nous faisait profiter de son extraordinaire érudition. Nous arrivâmes ainsi à la Noël 1950. Cointet avait relevé dans les Evangiles les passages ayant trait à la naissance du Christ. Il les lut à la lueur d'un lumignon. Puis nous chantâmes quelques vieux airs de Noël."
Richard écrit encore : "Cette influence que nous avons toujours conservée sur les hommes de troupe, nous la devons au commandant de Cointet. En effet, à ses qualités purement intellectuelles, il joignait celles d'un coeur débordant de charité chrétienne. A son arrivée dans le camp, il fut particulièrement ému par l'état lamentable des malades et il résolut d'améliorer leur sort dans la mesure du possible. L'amputation de son bras gauche ne diminuait en rien son activité. Il passait ses journées à l'infirmerie, soignant et réconfortant, et il fit de véritables miracles".
Trois officiers vont bientôt tenter une évasion (de ce camp situé à environ 90 kilomètres à l'ouest de Cao Bang, et à 12 kilomètres au nord de Viét Tri, poste tenu par notre armée à 70 kilomètres au nord-ouest de Hanoï) : Cointet, Emptoz et Chaminadas. La voie d'eau fut choisie.
Richard écrit : "Tel était le problème dans ses grandes lignes. L'étude approfondie devait en découvrir les innombrables difficultés ; il fallait le courage et la volonté de nos trois camarades pour l'aborder. Les journées devaient être obligatoirement passées à l'abri des vues sur les berges boisées du cours d'eau. Cependant, en déployant des trésors d'astuce et de volonté, les 3 officiers furent prêts à filer le dernier jour de juin 1951. Ils avaient déjà confectionné leur radeau et transporté au bord de la rivière le plus gros de leurs bagages ; ils partirent avant le jour ce 1er juillet."
Bruge écrit : "Le 1er août nous fumes convoqués devant une commission de personnages importants. Nous constatâmes que nos camarades avaient été repris car on nous montra la chevalière de Chaminadas et l'alliance de Cointet. Mais on ne nous dit pas ce qu'ils étaient devenus". La commission montra à Richard trois déclarations des évadés, rédigées dans la prison de Tuyên Quang. Il reconnut formellement leurs signatures et leurs écritures mais on l'empêcha de lire les textes. Lentement fortifiés par le temps et les divers renseignements que nous pûmes recueillir, nous avions en 1954 la certitude que nos trois camarades avaient été fusillés. Certains recoupements nous permirent de savoir qu'ils avaient été repris à une vingtaine de kilomètres de Viêt Tri."
Souhaitons que le livre Edouard de Cointet de Fiilain, chef de bataillon d'infanterie coloniale, mort pour la France, 1911-1951, soit réédité et complété. Après sa lecture, j'avais écrit en 1989 : Pourquoi une promotion de Saint-Cyr ne porterait-elle pas son nom ? C'est le général Richard, son compagnon de captivité, qui prit l'initiative de le proposer aux élèves officiers.
Xavier LOUIS
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