L'A.N.A.I. L'INDOCHINE LE TEMPS DES MISSIONS ET DE LA CONQUETE LE TEMPS DE LA PAIX L'OEUVRE DE LA FRANCE LE TEMPS DE LA GUERRE LIEUX DE MEMOIRE CONTACT
ANAI
Les combattants indochinois du Corps Expéditionnaire
ANAI version imprimable
Recherche
ANAI
ANAI
Accueil du site
ANAI Le « jaunissement » à partir de 1946
ANAI Les unités mixtes ou autochtones
ANAI Le comportement en opérations
 

>Le comportement en opérations

 

Le comportement en opérations

Arbitrairement, certains historiens fixent le début des combats des TFEO au 19 décembre 1946, jour de l'attaque viêt minh en Annam et au Tonkin. Or, dès le 27 mars 1946, le général Leclerc pour appuyer une demande de renforts, précise que ses troupes accusent déjà 672 tués. Le 1er décembre 1946, le commandement fait état de 2.796 tués, décédés ou disparus, dont 389 autochtones, auxquels il faut ajouter 1.063 blessés.
Quoi qu'il en soit, du premier au dernier jour de ce que les Vietnamiens d'aujourd'hui nomment "la guerre des Français", environ 350.000 Annamites, Cambodgiens ou Laotiens ont pris les armes dans les rangs des TFEO ou ont soutenu son action. Militaires et supplétifs de divers statuts, interprètes du CMILLAT (1), maquisards du GCMA puis du GMI, villageois des auto-défenses et aussi membres de diverses administrations voire du clergé sans oublier en de nombreuses circonstances les PIM (2), tous ont lutté avec abnégation à nos côtés. Certains, au Laos et au Tonkin, ont même continué à se battre après le 27 juillet 1954, date officielle de l'arrêt des hostilités dans le nord de la péninsule.

Appréciations sur la valeur combative des personnels locaux
Au commencement de 1946, la conduite des tirailleurs de la lère compagnie du 9ème RIC appartenant encore aux troupes françaises de Chine est estimée parfaite devant Phong Tho. Il en est de même pour les autochtones servant au Laos, sur les plateaux du Sud-Annam et en Pays Thaï. En mars 1946, la 9ème DIC partant au Tonkin estime nécessaire de conserver ses partisans cochinchinois qu'elle embarque en enfreignant les ordres reçus.
Cependant, à cette époque, des cadres français émettent des avis plus réservés sur leurs compagnons d'armes asiatiques. Ainsi, au 2ème REI, le lieutenant de Montauzon se plaint d'avoir été abandonné par ses supplétifs lors de l'investissement d'un camp rebelle ; une semblable aventure arrive un peu plus tard au légionnaire Seith du même régiment. Par contre, dans la région de Rach Ca Doï, à la pointe de Camau, le lieutenant Leroux porte avec ses partisans des coups sévères à l'ennemi et le capitaine Desgratoulet du 1er Groupement de Chasseurs Laotiens est noté "comme ayant réussi à faire de ses hommes des soldats pleins d'allant et animés de la volonté de vaincre".
Au fur et à mesure que le temps passe, la plupart des chefs de corps notent le comportement honorable de leurs militaires autochtones en opération. Le commandant du 1er BEP affirme que "sa CIPLE (3) n'a rien à envier aux autres compagnies du bataillon, bien que les parachutistes locaux refusent le corps à corps". Le BMI "dont les tirailleurs ne peuvent rester en place dix minutes si un spectacle intéressant attire leur attention, est plus apte à l'offensive qu'à la défensive. C'est une troupe d'élite dont la valeur combative est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'y revenir". Les Thos "dressés par la vieille Coloniale se révèlent mordants au combat" et en 1951, le général Salan vante la magnifique combativité des Thaïs à Nghia Lo et leur capacité de résistance à Son Bue. Plus réaliste un colonel déclare "qu'il ne faut pas comparer les Indochinois aux parachutistes et aux Marocains, ce ne sont que des tirailleurs tout venant". Parodiant le colonel Bramble (4), un autre officier rend compte au Laos "que ses hommes se sont enfin adaptés au combat après une période où ils ont découvert que le métier militaire comporte de grandes fatigues et de réels dangers" (5).
Dans les corps de Légion "jaunis", le lieutenant Boone de la 13ème DBLE est persuadé "qu'un Indochinois encadré par deux Européens vaut un Légionnaire". Au passage, cet officier rend hommage à ses PIM qui sous le feu ennemi ravitaillent ses hommes en munitions. Au contraire, le commandant du 4/2ème REI pense que "les Annamites sont décevants, pour ne pas dire plus" et le colonel du 5ème REI les voit "comme des guerriers médiocres n'ayant pas leur place à la Légion". Approchant certainement au plus près la réalité du comportement au feu des autochtones, un commandant de compagnie dit "que ses tirailleurs sont des mercenaires pour qui la guerre est un métier et qu'ils remplissent bien les termes de leur contrat".

Les conditions de l'engagement au combat
En règle générale, la majorité des formations à base d'autochtones tient des postes et est très rarement engagée avec la totalité de ses effectifs. Cependant, certaines unités comme les 1er et 2ème Bataillons Muongs et le BMI sont incorporées à partir de 1950 dans des groupements mobiles où elles opèrent avec l'ensemble de leurs moyens organiques. Au cours de la campagne 22 groupements opérationnels et 2 groupements aéroportés sont créés, certains d'entre eux n'ayant qu'une existence éphémère.
Les succès et les échecs enregistrés lors des affrontements sont conditionnés par de multiples facteurs dont les plus importants sont :
- Le lieu géographique et le milieu ethnique de l'intervention, les personnels locaux étant plus efficaces dans leur région d'origine. Ainsi, en 1951, les Muongs sont galvanisés en allant occuper Hoa Binh. Par contre, le BMI en 1949 ne se sent pas à son aise dans les évêchés de Bui Chu et de Phat Diêm, car il comporte une forte majorité de bouddhistes. Il en est de même des Thaïs dans le delta tonkinois et des Laotiens à Khe San en Annam. Seuls, les Cambodgiens, animés par une haine ancestrale des Annamites, aiment à combattre en Cochinchine ; ramenés dans le royaume khmer en 1951, les hommes du 1er BMEO apprécient peu les opérations menées dans leur contrée natale, où "on ne récupère qu'un fusil de fabrication locale après plusieurs jours de marche".
- La qualité et le taux de l'encadrement. Au début de l'année 1952, le 2ème Bataillon Muong comporte de nombreux jeunes sous-officiers chefs de section,médaillés militaires et accomplissant un 2ème séjour. L'ardeur au combat est exceptionnelle. Ainsi à Tri Le, le Viêt Minh qui tente de forcer l'encerclement réussi par la 3ème Compagnie perd 110 hommes et un important matériel. Le sergent Bui Van Bom se fait tuer en allant chercher un camarade européen blessé. Grâce à des officiers tels que le capitaine Lagarde "jeune et prestigieux chef de corps" et des sous-officiers comme les sergents-Chefs Durbet "l'homme aux neuf citations" et Vo Van Den, le 2/43ème RIC est devenu "un bataillon de choc particulièrement ardent et au moral magnifique".
A la même époque, certains BCL n'ont plus que cinq officiers (6) et subissent de fortes pertes en opérations. Les Français accusent les Laotiens de les abandonner lorsque la situation est critique. Au contraire, certains chasseurs du 2ème BCL affirment que "si aucun Européen ne servait dans le corps, ils se battraient mieux".
- La cohésion des unités, presque toujours mise à mal par leur dispersion sur le terrain. Si la 5ème compagnie du 5ème BCL qui occupe les postes de Sop Nao et de Muong Khoua résiste durant 34 jours à l'ennemi, en avril et mai 1953, il n'en est pas de même pour le 8ème BCL, regroupé à la même époque à Sam Neua pour évacuer le secteur vers la plaine des Jarres ; seuls 220 sur 1.700 hommes arrivent à destination. Beaucoup d'entre eux, qui se sont volatilisés après un violent combat le 14 avril à Muong Ham, sont par la suite récupérés par les maquis méos du GCMA.
- L'emploi. Un grand nombre d'officiers contestent l'utilisation qui est faite de leur troupe, sans rapport avec sa capacité. La 305ème CLSM de Tien Yen forme 4 sections de DCA servant des canons de 20mm flack, la 307ème CLSM arme 8 mortiers de 81 mm et la 308ème CLSM sert de soutien porté à un escadron de chars. En 1948, le BMI reçoit la mission de protéger des chantiers forestiers et le bataillon des Becs d'Ombrelle joue le rôle de douanier. Enfin, on peut s'interroger sur la présence à la position Dominique de Diên Bien Phu de 38 supplétifs originaires de Phat Diêm, au sein du 3/3ème RTA. Ces hommes placés sous les ordres du sergent-chef Cadiou disparaîtront lors de l'attaque du 30 mars 1954.
- L'armement. Les combattants locaux ont l'impression d'affronter un ennemi beaucoup mieux armé qu'eux. En effet, les TFEO utilisent 36 types de pistolets, 33 de fusils, 17 de mitrailleuses légères et 16 de mortiers. Au 7ème BCL, un mortier de 81 mm est dépourvu d'appareil de visée tandis qu'au 2ème BMEO 40% des canons de FM sont usés, 25% des PM Sten ne présentent plus de rayures et 30% des fusils 303 sont inutilisables au combat. Une telle disparité conduit à des difficultés de ravitaillement en munitions. Toutes ces carences, jointes au port d'équipements en cuir pourris par l'eau des rizières, font traiter sans aménité nos tirailleurs "de pêcheurs de crevettes", par les hommes de l'armée nationale vietnamienne somptueusement dotés par les USA.

Les pertes
On estime les pertes à 28.000 tués, 21.200 blessés, 12.927 disparus, sans comptabiliser les supplétifs, les hommes du GCMA et ceux des auto-défenses. A la fin des hostilités, 15.589 autochtones sont supposés être prisonniers de guerre ; un an après, seuls 1.648 sont rentrés, 348 étant considérés comme décédés. Au fur et à mesure de la poursuite du conflit, les pertes des militaires locaux tombés au combat reflètent l'intensité des opérations. 476 tués d'octobre 1945 au 31 décembre 1946, 431 au 2ème semestre 1947, 1.111 en 1949, 886 en 1950, 1.415 en 1953 alors que leurs effectifs ont baissé, 1.154 du 14 janvier au 10 mai 1954.
En 1946, 88% des tués des TFEO sont européens ; cette proportion n'est plus que de 17% en 1951.
Le ministère de la guerre à Paris reçoit la liste des militaires locaux décédés avec un grand retard. Etant donné l'encombrement du trafic radio et aérien, ces documents lui sont adressés par voie postale maritime. Par ailleurs il faut signaler que l'ouvrage de Pierre Sergent relatif au 2ème BEP en Indochine ne fait pas mention, dans le tableau des morts du corps au champ d'honneur, des parachutistes indochinois !

Les désertions
On pourrait évaluer l'effectif des déserteurs autochtones à 16.550 réguliers et à 14.060 supplétifs. Mais un certain nombre de ces absents doit être comptabilisé avec celui des tués et des disparus.
Il y a plusieurs motifs de défections :
- Le retour au village, le service devenant trop pesant et la nostalgie de la famille trop vive, ce qui "est humain pour les Indochinois" note un chef de corps. Ainsi Laotiens et Thaïs anticipent souvent leur date de libération en laissant leur paquetage et leur arme bien rangés et accompagnés parfois d'un mot d'excuse. Pris de remords certains reviennent d'ailleurs par la suite.
- Un fait bien précis. En 1948, 22 chasseurs laotiens abandonnent leur poste parce qu'un sergent européen a voulu tirer sur eux. En 1953, deux tirailleurs affectés à la garde d'un blockhaus sur le terrain d'aviation de Dong Hoi s'enfuient de peur que "cette fortification soit leur tombeau".
-La trahison pour passer à l'ennemi avec arme. Le 21 mars 1947, le 1er Commando Hoa Hao déserte en assassinant son chef, l'aspirant Liot et 15 parachutistes français. Au poste de Tinh Xuyen, la concubine du sergent Thuong, nommée Tran Thi Xu, livre la position "en utilisant sa beauté fatale aux défenseurs subjugués par sa personne". Du 1er octobre au 10 décembre 1948, 764 autochtones dont 500 Hoa Hao quittent nos rangs en emportant 1 mortier, 2 mitrailleuses, 6 FM, 27 PM et 671 fusils. Parmi ceux-ci, 31 trahissent d'une façon beaucoup plus sanglante, 32 de leurs anciens camarades étant tués, 48 blessés et 21 disparaissant.
- Un drame de conscience. Ainsi le sergent Nghiem écrit au commandant Leroy : "J'ai reçu l'ordre de mon frère, le commandant Tha du régiment VM 69, de vous assassiner. Il m'a été impossible de le faire car je vous aime trop. J'estime cependant que mon devoir est de l'autre côté. J'ai pris les armes et j'ai rejoint mon frère".
Parfois, les désertions sont simulées. Au poste de Tap Ngai tenu par le 1er BMEO, un sergent cambodgien contacté par les rebelles feint de vouloir les rejoindre. Arrivé au lieu de rendez-vous et alors qu'il a rendu compte à ses chefs, il abat ses interlocuteurs. Le même scénario est joué par le lieutenant Oufkir du BM du 4ème RTM ; accompagné de 5 tirailleurs marocains et de partisans caodaïstes, il simule un abandon de poste qui s'achève par le mitraillage des lieux fixés pour la rencontre avec l'ennemi.
Les désertions entraînent une baisse du moral. Les Indochinois se plaignent de la mansuétude des tribunaux militaires à l'égard de leurs compatriotes défaillants. Dans le secteur de Quang Tri, des autochtones ayant déserté avec des légionnaires, les marocains suspectent tous les asiatiques, en qui ils voient des Viêt Minh, et les hommes du 2ème REI comme des ennemis semblables aux Allemands qu'ils ont affrontés au cours de la 2ème guerre mondiale.

Les actions d'éclat collectives
Elles ne peuvent être toutes décrites. Simplement, quelques faits d'armes remarquables réalisés par les plus fameux des corps indochinois du CEFEO sont relatés ci-après.
- Le 1er BMEO se heurte à Xam Moi le 27 avril 1947 à une position puissamment fortifiée et solidement tenue. "Bondissant à l'abordage, les tirailleurs mettent en fuite les rebelles. Ces derniers contre-attaquent ensuite, mais les Khmers, pourtant à court de munitions, résistent opiniâtrement".
- Le 2ème BMEO accroche l'adversaire 250 fois de 1946 à 1948, se révélant "une unité de choc apte aux missions les plus difficiles". Ainsi le 20 août 1951, dans la Plaine des Joncs, le bataillon anéantit une unité viêt minh.
- Le Bataillon de Marche Indochinois voit trois de ses chefs de corps tomber au combat. Le 4 janvier 1952 à Ba Khu, galvanisé par le chef de bataillon Le Bos et des gradés indochinois tels le lieutenant à titre fictif Ha Van Daï, l'adjudant-chef Vu Hoc et le sergent-chef Trinh Ngoc Nhuan, il tient tête à 4 bataillons adverses qui perdent 1 300 hommes tués ou blessés. Lui-même au cours de cet affrontement sanglant déplore la mort de 3 commandants de compagnie dont celle du lieutenant Henri Leclerc de Hautecloque, fils du Maréchal.
- Le 1er Bataillon Thaï lutte en octobre 1951 contre la division 312 dont il brise les assauts sur Nghia Lo et Son Bue. Il montre ainsi un haut exemple de la bravoure et de ténacité.
- Le 2ème Bataillon Thaï met en fuite le 14 octobre 1947 un régiment viêt minh à Ba Xat. Sa 8ème compagnie défend à partir du 12 décembre 1949 le poste de Phu Lu contre un adversaire très supérieur en nombre et en armement.
- Le 3ème Bataillon Thaï en novembre 1951 livre un combat acharné pour conserver les mamelons de Lai Dong. Plus tard, il défend efficacement Ban Mo durant toute une nuit, 300 cadavres de bo dois étant retrouvés au petit matin dans les barbelés de la position.
- Le 1er Bataillon Muong, lors de la bataille de Vinh Yen en janvier 1951,attaque à la baïonnette le village de Xom Giang. Après avoir mené de très durs combats d'arrière-garde, l'unité revient dans les lignes françaises, en ramenant le corps d'un de ses commandants de compagnie.
- Le 2ème Bataillon Muong attaque le 24 décembre 1952 le village de Nghi Xa. Après une journée de combats sanglants allant jusqu'au corps à corps, la valeur d'un bataillon adverse est anéantie.
- Le 16ème compagnie du 6ème Bataillon de Chasseurs Laotiens défend du 1er au 9 avril 1953 Sop Nao puis résiste pendant 34 jours à Muong Khoua. Avant que les hommes ne succombent à bout de munitions, ils mettent 350 adversaires hors de combat. Le 3 décembre suivant, le 5ème BCL réoccupe la position après 6 assauts extrêmement violents.
A ce palmarès forcément incomplet, il convient d'ajouter les succès remportés en Cochinchine par les 11ème, 22ème et 43ème RIC.
De même, il est juste de citer aussi :
- La lère Compagnie Indochinoise de Parachutistes de la Légion Etrangère qui, le 18 juillet 1952 à Dong Cap, lutte à l'arme blanche puis met en fuite les trois compagnies qui lui étaient opposées.
- La 3ème Compagnie de Parachutistes Indochinois pour son efficace participation à la reprise du poste de Dong Khe,le 27 mai 1950.
- Le Commando 25 qui en mai 1951 défend Yen Cu Ha durant 5 jours. L'ennemi qui pénètre enfin dans la position y est encerclé par les Indochinois qui lui interdisent tout repli.
- Le GCMA dont les maquis de Muong Lam, Tuan Chau facilitent en août 1953 l'évacuation du camp retranché du Na San. Au cours de leur repli, les clandestins sont poursuivis par six bataillons auxquels ils infligent de lourdes pertes.
46 citations à l'ordre de l'armée ont été attribuées à des formations purement autochtones, plus de 100 à des unités en majorité indochinoises. L'une d'elles, honorant l'Escadron de Vedettes du RICM, fut prononcée à l'ordre de l'armée de mer. 8 formations constituées d'autochtones ont droit au port de la fourragère aux couleurs de la croix de guerre des TOE.

Les faits d'armes individuels
De 1946 à 1954, 2.283 citations à l'ordre de l'armée sont établies en faveur des autochtones des TFEO, 1.478 au bénéfice de Vietnamiens, 421 pour les montagnards ou les membres de minorités, 302 pour les Khmers et 82 pour les Laotiens. Parmi les récompenses, 300 à 350 sont attribuées à titre posthume. (8) Mais de très nombreux Indochinois tombés au combat n'ont pas reçu, contrairement aux militaires d'autres origines, la médaille militaire et la croix de guerre avec palme. Interpellé à ce propos par quelques chefs de corps, l'Etat-Major répond "qu'une proposition de citation à l'ordre de l'armée met de 5 à 6 mois pour être acceptée alors qu'une demande à l'échelon de la division n'implique qu'un délai de 45 jours. Afin d'adoucir plus rapidement la douleur des familles, c'est ce niveau de récompense qui est donc retenu". Il convient également de remarquer que les Maghrébins estiment que les Asiatiques sont plus libéralement traités qu'eux-mêmes dans le domaine des décorations. En outre, parmi la centaine de Cambodgiens, Laotiens et Vietnamiens promus ou nommés dans l'ordre de la Légion d'Honneur pour faits de guerre, il faut distinguer 3 sous-officiers : l'adjudant-chef Vu Hoc du BMI, le sergent-chef Quach Nang du 1er Muong et le sergent-chef Nguyên Van Phan dont le corps n'est pas mentionné.
12.000 citations à d'autres ordres que l'armée récompensent des personnels autochtones. On peut citer :
- des réguliers. Le légionnaire Le Van Em, du 4/2ème REI dans le secteur de Quang Tri, est touché au ventre par une balle. En dépit de ses souffrances, durant deux heures, il continue à progresser dans la rizière inondée pour ramener son arme et ses munitions. "Il devient ainsi pour ses camarades légionnaires un magnifique exemple de volonté et de courage". Au poste de Binh Lieu, le tirailleur Vy Van Binh, du Bataillon des Forces Côtières, repousse une attaque en effectuant un tir à tuer à 20 mètres. Après 5 heures de combat, blessé, il est capturé. Il s'évade 20 jours après, "bien qu'ayant reçu au cours de l'affrontement, un éclat qui l'a privé de l'oeil gauche et des blessures au maxillaire inférieur, à l'épaule gauche et une autre qui lui a fracturé le crâne". L'adjudant-chef Vu Hoc du ler BMI, ayant vu à Ta Xa tomber la majorité des hommes de sa section, refuse de décrocher. S'arc-boutant au terrain, il galvanise la résistance des rescapés avec une extraordinaire énergie alors qu'il est encerclé. A la nuit tombée, il s'ouvre un chemin au milieu de l'ennemi et réussit à rejoindre le bataillon avec ses tirailleurs atteints et les cadavres de leurs camarades. Le caporal-chef Tran Chunc Qui du 6ème BPC, parachuté le 17 juillet 1953 à Lang Son, prend d'assaut la grotte n° 6 farouchement défendue par des adversaires dotés d'une arme automatique,
- des supplétifs. Nguyen Van Tri du 43ème RIC, premier partisan du CEFEO à être cité "pour avoir le 15 juin 1946, lors d'une forte embuscade, protégé le repli de ses camarades en se sacrifiant". Grièvement blessé, ce Cochinchinois a subi par la suite l'amputation des deux bras. Plus tard, encerclé, l'adjudant Nguyen Van Tuy est sommé de se rendre. Pour toute réponse, il continue à se battre jusqu'à la mort, en épuisant ses dernières grenades,
- des personnels de l'administration. Truyen Trinh, chef de la province de Can Tho abattu à son poste le 13 juillet 1950 "victime de sa haute conception du devoir et de sa foi dans l'amitié franco-vietnamienne". Nguyen Van Ly, mécanicien sur le fameux train la Rafale. Kim Tiep, sous-chef de canton de Ngai Hoa Thuong, qui défend son village incendié par le viêt minh,
- des prêtres ou des religieuses, à l'instar de l'Abbé Vinh Tran Gia, archiprêtre de Cao Mo et de Soeur Marie Nguyen Thi Tu qui protège en zone rebelle une troupe d'une centaine de jeunes sourds-muets avant de soigner les blessés du CEFEO à Thai Binh.
- des membres des sectes comme Giang Cong Danh de la Brigade Volante Caodaïste n°8, des agents de recherches semblables à Vo Van Ba assassiné et des miliciens tel Pham Van Xuong tué à son poste de combat,
- des maquisards du GCMA dont le lieutenant Ly Seo Nung "officier possédant une science de la guérilla exceptionnelle" ou le caporal Hoang Chung dit Dzim (9). Des chefs méos sont également cités. C'est le cas de Yong Khai sur le plateau du Tran Ninh où il monte de nombreuses embuscades.
- des interprètes du CMILLAT, où sert Ton That Giang du 21ème RIC qui, se trouvant face à un rebelle qui va lancer une grenade vers son chef de section, se rue vers le bo doï et l'abat,
- des épouses de combattants telle Neang, femme du caporal Tiep Mien qui se distingue le 10 septembre 1953, lors de l'attaque de la tour 303 ; son mari restant le seul défenseur valide, elle prend un fusil et fait le coup de feu à ses côtés,
- des marins semblables au matelot-gabier Nguyen Van Huong de l'engin n°982 ; grièvement blessé lors de l'attaque de l'embarcation, il prend cependant la barre en écartant le cadavre du timonier. Le bateau s'étant échoué, il saute à terre armé d'un FM et tire toutes ses munitions, avant d'être capturé. Profitant peu après d'un mouvement de panique chez les rebelles à la suite d'une attaque aérienne, il s'évade. L'aviateur Nguyen Khac Kim est tué à Bach Maï alors qu'il défend tout seul un bâtiment encerclé par l'adversaire,
- des anonymes. Ainsi, ce PIM de la 10ème Compagnie du 5e REI dans la nuit du ler au 2 décembre 1952, à Na San ; le légionnaire tireur au FM auquel il sert de chargeur venant d'être tué, il prend sa place et continue imperturbablement à tirer jusqu'à l'aube. Au BMI, des enfants de 8 ans emmenés par leurs pères en opérations remplissent sous le feu les boîtes-chargeurs. Lors d'une embuscade tendue aux montagnards du 3/22ème RIC, leurs épouses récupèrent les armes des tirailleurs mis hors de combat. Tous ces humbles et courageux Asiatiques n'ont certainement jamais obtenu la citation qu'ils auraient amplement méritée pour leur bravoure.
Dans les textes de citation les mots de courage, mépris du danger, abnégation, esprit de sacrifice, dévouement, fidélité apparaissent très souvent. Ces termes un peu dithyrambiques recouvrent une réalité, celle de la fraternité d'armes qui unit les différentes ethnies du Corps Expéditionnaire.
Chaque combattant aurait pu redire les ultimes paroles prononcées le 11 janvier 1954 à Thuong Thon par le chef de bataillon Conard, commandant le BMI ; très grièvement blessé, brancardé par ses tirailleurs jusqu'au chef du groupement mobile, il se redressa dans un ultime effort, salua, clama "Mission accomplie" et retomba mort.

La fin des combats
Au début de 1954 les forces françaises d'Indochine alignent 54.800 militaires métropolitains, 19.000 légionnaires, 29.500 maghrébins, 18.000 africains et 108.000 autochtones dont la moitié sont des supplétifs. Les armées nationales, qui ont déjà reçu 74.000 hommes provenant des TFEO, sont fortes de 228.000 hommes. Au total, les troupes de l'Union Indochinoise affrontent 400.000 bô dois (7), régionaux et guérilleros. Dans les deux camps, les combattants pressentent que l'année 1954 sera décisive pour l'issue du conflit.

Le moral des autochtones
Les Asiatiques des TFEO, hormis peut-être ceux basés dans les villes, sont en général peu au courant des événements. Certains d'entre eux, tels les Thaïs du 1er Bataillon, sont même décrits comme "se désintéressant de tout ce qui ne présente pas une incidence matérielle immédiate". Ce défaut d'information a pour corollaire un état d'esprit qui varie peu en dépit d'une situation militaire de plus en plus difficile. Ainsi, la plupart des rapports du 1er trimestre 1954 ne signalent pas de baisse significative du moral dans les 22 bataillons autochtones et les 8 bataillons mixtes combattant encore dans les rangs français.
Certes, les documents relatent la lassitude des personnels locaux et leur inquiétude quant à leur avenir. Cependant, au combat et dans la vie de tous les jours, les Indochinois manifestent en général un entier dévouement et une grande confiance dans leurs cadres. Parfois, ce dernier sentiment prend un aspect insolite ; le tirailleur Trân Dâu, par exemple, incarcéré à la prison de Chi Hoa pour "n'avoir pas su retenir sa colère lors d'une dispute avec son épouse et avoir dans la foulée incendié la maison de ses beaux-parents", s'excuse de ce contretemps auprès de son lieutenant tout en lui demandant 3.000 piastres pour régler son avocat. Le détenu termine sa lettre en faisant remarquer "qu'il a toujours été un bon commando". Toutefois, quelques points défavorables au maintien du moral reviennent souvent sous la plume des chefs de corps :
- Un nombre assez important de militaires locaux désirent être naturalisés français ou bien demandent à suivre leurs camarades en cas de repli des troupes. Certains ont l'impression que "les Français cherchent à se débarrasser d'eux en les versant contre leur gré dans les armées nationales". Cette situation préoccupe beaucoup de cadres attachés à leurs hommes.
- L'action du Dich Van (8) s'amplifie. Les Muongs sont destinataires de tracts imprimés dans leur langue et les Nungs de lettres postées en Chine, les invitant à déserter. Les Laotiens peuvent lire sur les murs de Thakhek des slogans élaborés par leurs compatriotes réfugiés en Thaïlande. En réponse à cette action, les émissions de Radio-Hirondelle sont peu audibles et le théâtre aux armées ne produit aucune pièce en langue locale. Néanmoins, à Vientiane, le Service de Guerre Psychologique du capitaine Deuve produit plusieurs films. Au cours du tournage, la ravissante héroïne Nam Sang Khan,peu experte dans le maniement des armes, fracasse par maladresse la caméra et manque de tuer le réalisateur.
La presse militaire de l'Union Française tente de contrebalancer l'action du Dich Van. Ainsi, elle plaint "les malheureux partisans d'Hô Chi Minh obligés d'aller combattre à Diên Bien Phu sous les ordres d'officiers chinois". En ce lieu, "ils tombent en masse sous les coups de l'artillerie et de milliers d'avions français". Les publications imprimées pour les troupes affirment également que, lorsqu'une localité est occupée par le Viêt Minh, les soldats violent les jeunes filles. Quand les parents se plaignent les bô dois répondent fièrement : " Que vaut la virginité de vos filles devant les besoins de la patrie en enfants ? ".
- La combativité diminue dans certaines formations car les hommes en fin de contrat sont maintenus, soit par décision du Commandement soit parce qu'ils ne peuvent rejoindre leurs foyers contrôlés par les rebelles.
- Le régime trop parcimonieux des permissions est critiqué. Par exemple, le Régiment de Corée rend compte "qu'en ce domaine la cote d'alerte est atteinte", ses tirailleurs n'ayant pas vu leur famille depuis un an.
- La faiblesse de l'encadrement en sous-officiers est dénoncée ; le RBCEO (9) n'a que 12 gradés tonkinois pour 252 tirailleurs. De même, l'éparpillement sur le terrain engendre des plaintes ; en 1954, les TFEO tiennent avec 82 470 hommes 920 postes au Tonkin. Or, une telle implantation n'immobilise que 37.000 combattants adverses de seconde zone. En outre dans certaines unités, les Indochinois sont en faible nombre et se sentent isolés.
- La disparité des prix selon les régions engendre le mécontentement des militaires obligés de nourrir leurs familles. Le "picul" (10) de riz qui vaut 300 piastres à Saigon atteint le double en zone côtière.
- Les différences de traitement dues à la multiplicité des statuts sont l'occasion d'âpres revendications. En janvier 1954, les hommes du Commando Ouragan se plaignent amèrement de ne recevoir mensuellement que 400 piastres alors que leurs compatriotes matelots moins exposés en perçoivent 524. Fort astucieusement, le lieutenant de vaisseau commandant la formation calme la colère de ses subordonnés en les dotant d'un béret à pompon rouge et en leur distribuant des chaussures de rangers.

Les rapports avec les armées nationales
Des remarques peu amènes sont formulées par les Indochinois de l'armée française à rencontre des armées nationales cambodgienne, laotienne et vietnamienne.
- Outre quelques critiques infondées quant aux soldes et plus légitimes en ce qui concerne la prime d'alimentation (13,85 piastres dans l'armée française et 17,95 dans l'armée vietnamienne), les plaintes portent sur l'avancement. Généralement, les autochtones des TFEO versés dans les armées nationales sont promus au grade supérieur. Or, quelques sergents des BCL (11) accèdent directement au grade d'adjudant dès leur arrivée dans l'ANL (12). Dans l'armée vietnamienne les délais exigés pour l'avancement sont beaucoup plus courts que dans les formations françaises. Le cas de sous-lieutenants devenus colonels 7 ou 8 ans plus tard est souvent évoqué avec envie.
- Beaucoup de tirailleurs s'étonnent que la mobilisation générale ne soit pas décrétée dans les trois Etats associés (13) et mettent en doute la volonté de se battre des armées nationales.
En avril 1954, les pertes des troupes vietnamiennes se décomposent en 6% de tués, 15% de blessés et 79% de disparus. Toutefois, il est évident que certaines unités combattent avec une ardeur magnifique. Fait unique au cours du conflit, la 1ère section du 9ème BVN sous les ordres du sous-lieutenant Nguyên Van Ton est citée à l'ordre de l'Armée. Le 3 juin 1954, le TDKQ 702 (14) défend étage par étage le séminaire de Quan Phuong.
- L'état d'esprit des tirailleurs commence à être fâcheusement influencé par certains signes d'indiscipline voire de relâchement, émanant des armées nationales. Ainsi, certains soldats de l'ANL affirment que la guerre est un conflit français et non laotien. En outre, la communauté de langue ou les liens familiaux permettent aux militaires autochtones des troupes françaises d'être au courant des relations quelquefois difficiles entre officiers européens et ceux des forces vietnamiennes. Par exemple, au 5ème BVN, le chef de corps ne correspond que par écrit avec son conseiller français et lui refuse un bureau. Lorsque ce dernier est tué en opérations avec son officier DLO (15), le commandant de bataillon omet de le signaler dans son rapport.
La démoralisation de certaines unités du général Nguyên Van Hinh est patente. Le 11 mars 1954, les hommes du 506ème TDKQ séquestrent leurs officiers et quatre jours plus tard ils abandonnent leurs positions à Thuy Hoa. Le 14 mars la moitié de l'encadrement du 511ème TDKQ se déclare indisponible pour raisons de santé. Le 7 juillet le l/7ème RTA est obligé de réoccuper de toute urgence le poste de Trinh-Viên laissé sans défense par sa garnison.

La situation militaire
Favorable au sud, elle est de plus en plus sérieuse au nord de la péninsule. Le delta tonkinois, le Haut et le Moyen Laos sont menacés, les Hauts Plateaux du Sud Annam ne sont pas non plus à l'abri d'une offensive ennemie. En dépit de ces circonstances inquiétantes, l'allant des troupes autochtones n'est pas trop entamé.
Certes, ça et là, des défaillances et des échecs sont constatés dans les corps indochinois devant un ennemi de mieux en mieux armé. Lors de l'opération Pollux entreprise pour évacuer la garnison de Laï Chau, 25 compagnies du 1er Groupement Mobile de Partisans Thaïs sont accrochées par le Daï Doan 316 (16) dès le 6 décembre 1953. Seuls, 10 métropolitains et 175 supplétifs réussissent à regagner Diên Bien Phu. Le lieutenant-colonel Langlais évoque alors "ces petits hommes vêtus de noir, armés d'un fusil de modèle antique, portant des sacs de jute mal ficelés où se mélangent paddy et obus de mortier" qui viennent se mettre à sa disposition. Il ajoute ensuite : "Que pouvaient faire ces caricatures de soldats au milieu des 2.000 hommes des meilleures troupes d'Indochine ?"
A Diên Bien Phu, les autochtones servent essentiellement aux 2ème et 3ème BT, à la Compagnie de Thaïs Blancs et dans les unités de parachutistes, dont une, le 5ème BPVN, appartient à l'armée vietnamienne. Le chef de corps du 1er BEP écrit de ses Indochinois "qu'à de très rares exceptions près, ils ont été décevants" et celui du 2ème BEP précise "que cette bataille ne convient pas à leur tempérament". A plusieurs reprises des mouvements de panique sont enrayés parmi les Asiatiques du 2/ler RCP et du 6ème BPC pendant que deux compagnies du 5ème BPVN doivent être désarmées. Cependant, cette défaillance n'empêche pas les autres "Ba Wan" (17) de rejeter les 31 mars et 1er avril 1954 le Trung Doan 36 (18) du point d'appui "Huguette 7" en combattant deux nuits de suite dans des ouvrages bouleversés de fond en comble par les tirs d'artillerie. Enfin, le 11 avril les parachutistes vietnamiens attaquent "Eliane 1" tenu par le DD 316 en compagnie du 1er BEP. Les légionnaires s'élancent en chantant suivis par les Indochinois qui entonnent la Marseillaise.
Les hommes des 2ème et 3ème BT lâchent pied sous les tirs des canons viêt minh. Seuls, 200 d'entre eux comme le Caporal-Chef Han ou le Tirailleur Xuang Phung se battent jusqu'au 7 mai pendant que 30 de leurs compatriotes rejoignent les bigors du 2/4ème RAC sur Isabelle. En parlant de ces soldats, le lieutenant-colonel Langlais écrit : "Pauvres Thaïs, pouvait-on leur en vouloir ? Ils avaient été les tâcherons de la petite guerre mais en ce choc décisif quelles raisons avaient-ils de perdre la vie ? Et quelle idée de mettre des coureurs de brousse dans des tranchées et des blockhaus ! "
Le GM 100, commandé par le colonel Barrou, est composé des 1er et 2ème Bataillons du Régiment de Corée (le deuxième bataillon ayant absorbé le Commando Bergerol), du Bataillon de Marche du 43ème RIC, du 2ème Groupe du 10ème RAC, de la 100ème CLSM (19) et du TDKQ 520 ; toutes ces unités sont à base de Khmers de Cochinchine et de Vietnamiens du Sud. Encerclé dans le camp retranché d'An Khé depuis le mois d'avril, le GM 100 l'évacue sur ordre réitéré du commandant en chef et tombe le 24 juin, après avoir parcouru quinze kilomètres sur la RC 19, dans une immense embuscade où il perd 1.200 hommes, 250 véhicules et toute son artillerie. L'attitude des combattants a été héroïque.
Dans le delta tonkinois où la situation est devenue très critique, les provinces méridionales sont évacuées avant le 1er juillet. Les nerfs et le sens de la discipline des autochtones participant à ce repli baptisé " Opération Auvergne " sont mis à rude épreuve. Ils sont en effet entourés par des bandes de femmes et d'enfants qui leur crient : "Frères, ne suivez pas le mauvais chemin. Ne partez pas au Sud Vietnam. Dans deux ans les forces démocratiques auront vaincu et vous serez punis". En dépit de ces appels incessants, seulement 2% des effectifs indochinois disparaissent.
Le 11 juillet, les vétérans du 1er BT, en un ultime et très dur combat, brisent à Dong Ly une attaque du TD 42.

Le groupement mixte d'intervention
Formé de volontaires, combattant à l'arrière des lignes ennemies, le GMI est une unité singulière. Alors que les hostilités touchent à leur fin, ses hommes, issus en majorité des minorités ethniques, font part à leurs chefs de leur volonté de combattre jusqu'au bout sans tenir compte d'un éventuel cessez le feu. Le 15 avril 1954 un comité de libération du Haut Fleuve Rouge est fondé afin d'intensifier la lutte, sous la présidence du capitaine Ly Seo Nung et des chefs des maquis Cardamone, Khone Say, Hans Khay, Corail et Chocolat, qui alignent 14.000 combattants armés.
Ces partisans vont affronter l'ennemi jusqu'à la date de l'arrêt officiel des combats et même plus tard, en remportant d'incontestables succès. Les 7,8 et 9 juillet, ils investissent Pa Kha, Sin Ma Kay et Coc Ly. En 15 jours toute une grande région très peuplée se rallie aux maquisards, 2.500 clandestins sont parachutés, 3.500 nouveaux supplétifs recrutés et armés et Hoang Su Phi libéré.
Cependant, le cessez le feu applicable au Tonkin le 27 juillet à 8 heures pose un grave problème aux combattants du GMI, qui désormais vont être privés de ravitaillement aérien. Aussi dans la dernière semaine de la guerre, tous les avions français disponibles effectuent de multiples parachutages à leur profit. Le dernier jour des hostilités, le chef du maquis Chocolat se fait larguer pour rejoindre ses camarades à Pa Kha. Ceux-ci par radio supplient : "Ne nous laissez pas". Au passage des appareils, les villageois agitent des drapeaux tricolores. Le 31 juillet, Nghia Lo et Yen Binh Xa se rallient encore aux partisans.
Après la cessation des combats, les Viêt Minh s'emploient à liquider les maquis, qui résistent âprement. En août, des affrontements ont lieu dans les régions de Son La et Na San, 3.500 clandestins rejoignent à grande peine le Laos.
Plus près du delta, les volontaires de la rive gauche du Fleuve Rouge sont attaqués par une division viêt minh. Certains d'entre eux vont réussir à se défendre jusqu'à la fin de l'année. Au cours du mois d'août, les services d'écoute du GMI à Hanoi captent un ultime message : "Salauds, ne nous laissez pas mourir comme des chiens. Donnez nous des cartouches". Mais les accords de Genève ne permettent pas de répondre à la demande de ces braves, qui comptent alors 1.000 tués et 3.000 blessés au service de la France.
En octobre 1954 le lieutenant-colonel Trinquier commandant le GMI rend au commandement 5 millions de piastres, reliquat de la trésorerie du corps. Au lieu d'être distribué aux rescapés des maquis qui se morfondent dans des camps misérables au Laos, ce pactole est attribué aux victimes du tremblement de terre d'Orléansville !

Les derniers jours du conflit au Nord
En juillet 1954 les affrontements les plus durs se concentrent dans le delta tonkinois, où 1.342 villages sont contrôlés, 937 estimés peu sûrs et 1.385 sans aucun contact avec les forces de l'Union Française. Du 1er janvier au 10 mai 1954, les autochtones servant dans ces dernières comptabilisent 1.184 tués, 3.874 blessés, 1.501 déserteurs et 4.540 disparus (essentiellement capturés à Diên Bien Phu).
A ce moment-là, une atmosphère de panique et de défaitisme règne dans le nord de la péninsule. L'éventualité d'un départ du Tonkin est pour les tirailleurs souvent chargés de famille l'occasion d'un douloureux dilemme, la crainte de représailles de la part d'un Viêt Minh triomphant étant en permanence présente dans leur esprit. Des défaillances et des trahisons sont constatées. Au poste 180 du secteur de Luc Nam, les supplétifs du Bataillon de Marche du 21ème RIC passent à l'ennemi en assassinant les cadres français.
Les désertions sont beaucoup moins nombreuses dans l'armée française que dans l'armée vietnamienne. Après les accords de Genève, du 21 juillet au 20 août 1954, 112 officiers, 1.031 sous-officiers et 21.241 soldats quittent celle-ci. Un peu plus tard, les 80.076 militaires de la 3ème Région Militaire reçoivent l'ordre de rejoindre le Sud Vietnam. Seuls, dans un premier temps, 32.000 d'entre eux obtempèrent, les autres demandant avant de se mettre en route de recevoir des assurances quant au sort de leurs familles. Parmi les défaillants, 25 officiers comptables se sont éclipsés avec des fonds d'un montant de 30 millions de francs. Par contre, les Nungs se replient en bon ordre, ce qui leur permet de constituer quatre solides bataillons au sein de la 6ème Division. Plus tard, le président Ngô Dinh Diêm les choisira pour faire partie de sa garde personnelle.

Regroupements au Sud
Le cessez-le-feu entraîne le retrait progressif de 120.000 hommes basés au nord du 17ème parallèle pendant que 140.000 Viêt Minh se regroupent au Quang Ngai et en Cochinchine. Le 1er octobre 1954, 93 officiers, 3.609 sous-officiers et 34.500 militaires du rang Indochinois comptent encore au sein des TFEO.
A leur arrivée au Sud-Vietnam, les militaires venus du Tonkin découvrent une contrée troublée où 600 actes de brigandage ont été commis en septembre. Logés provisoirement dans des camps insalubres, ils sont considérés par la population comme des gêneurs d'une autre nationalité. Leur sort est divers.
- Le 1er BMI, qui lors de son départ d'Haiphong a enregistré 280 déserteurs pour un effectif de 770 tirailleurs, est incorporé avec les BM des 11ème et 43ème RIC au 43ème RIC reconstitué (20). Le 3ème BMI venant de Sept Pagodes passe au 3723ème RIC.
- Le 1er Bataillon Muong, félicité lors de son embarquement par le général Salan,est hébergé à Binh Duong près de Saigon,où il est l'objet d'une tentative de débauchage par les Binh Xuyen. Dirigé ensuite vers les Hauts Plateaux, il stationne sur les terres de la plantation Cateka dans le secteur de Pleiku. Après un essai infructueux pour transformer les tirailleurs en ouvriers agricoles, le corps est dissous le 1er janvier 1955.
- Le 1er Bataillon Thaï devient 3ème Bataillon du 19ème RMIC.
- Le reliquat des 8 bataillons de chasseurs laotiens encore en service dans les forces françaises rejoint l'Armée Nationale Laotienne contre la volonté des hommes, qui sont décrits "comme n'ayant pas le feu sacré pour ce transfert". Il en est de même pour les Khmers au profit des bataillons de chasseurs de l'Armée Royale khmère.
- Les Montagnards, nombreux dans les troupes de l'Union Française, désirent continuer à y servir. En 1949, leurs terres ancestrales ont été placées par le gouvernement français sous la protection de l'Empereur Bao Daï avec le nom de "domaine de la couronne" (21). Mais, en 1955, elles sont intégrées à l'Etat vietnamien par le Président Ngô Dinh Diêm, ce qui entraîne la colère des habitants.

La démobilisation
Un plan de "déflation" ramène les effectifs autochtones à 20.000 le 1er janvier 1955 et à 4.000 le 1er mars 1956. Un accord passé entre les généraux Agostini et Le Van Ty envisage aussi le transfert de 10.000 hommes à l'AVN. Le 1er août 1955 i1 n'y a plus que 10.801 Indochinois dans l'Armée Française et 8.822 trois semaines plus tard. Le commandement entend mener rapidement les opérations de licenciement des militaires asiatiques. 56.500 supplétifs sont libérés avant le 31 décembre 1954. Les rengagements des réguliers présents au service sont refusés à 85% et les contrats acceptés sont limités à six mois. La Légion Etrangère souhaite perdre ses tirailleurs qui, "valables en temps de guerre, n'y ont plus leur place". La Marine Nationale déclare que "l'on ne peut maintenir l'anachronisme de matelots locaux".
Aucune compensation financière n'est prévue pour accompagner ces mesures drastiques, qui entraînent une grande émotion parmi les cadres français et dans la troupe autochtone. A cette époque, de nombreuses familles sont hébergées dans les formations ; le RAACEO (22) accueille par exemple 1.300 femmes et enfants. Des protestations indignées parviennent à l'état-major de la part de gradés français attachés à leurs subordonnés asiatiques avec qui ils ont combattu de nombreuses années.
En juin 1955, les directives de licenciement sont adoucies par le nouveau commandant en chef, avec l'octroi d'une prime à la résiliation de contrat volontaire (23). Il est même conçu un projet d'émigration collective en Afrique Noire et en Guyane et la création d'une unité de traditions de Tirailleurs Indochinois en Algérie. Une demi-brigade autonome du Laos est mise sur pied à Seno le 9 septembre 1954. Elle accueille les militaires autochtones mariés, surtout les Thaïs du 3/19ème RMIC, au sein des 5ème et 6ème Compagnies du 5ème BIC, à l'Escadron d'automitrailleuses du RICM et à la Compagnie du Génie. Toutes ces mesures sont prises alors qu'un climat anti-français commence à régner au Sud Vietnam. Dès lors, les tirailleurs servant encore dans les troupes françaises ont peur qu'on leur reproche d'avoir servi la France au lieu d'avoir rejoint l'armée nationale quand cela était encore possible.
Le 30 juin 1956, 6 officiers, 133 sous-officiers, 554 hommes de troupe et 9 marins indochinois sont encore cantonnés à Saigon et à Séno. Les derniers cadres français les qualifient "d'irréductibles à ne pas abandonner pour des raisons d'ordre moral". Pourtant, malgré leurs protestations, presque tous seront libérés le mois suivant.


(1) Corps militaire des interprètes de langue locale de l'armée de terre.
(2) Prisonniers et internés militaires.
(3) Compagnie Indochinoise de Parachutistes de la Légion Etrangère.
(4) En 1952, 147 officiers et 595 sous-officiers européens sont tombés devant l'ennemi.
(5) Réguliers viêt minh
(6) L'adjudant Tran Cong Thong du BMI a été fait également Chevalier de la Légion d'Honneurà titre posthume.
(7) Soldats réguliers viêt minh.
(8) Service de la propagande viêt minh.
(9) Régiment blindé colonial d'Extrême-Orient.
(10) Mesure locale.
(11) Bataillons de Chasseurs Laotiens.
(12) Armée Nationale Laotienne.
(13) Elle l'a été au Vietnam en 1952.
(14) Tiêu Doan Kinh Quan : Bataillon Léger.
(15) Détachement de liaison et d'observation.
(16) Dai Doan : division viêt minh.
(17) Soldats d'élite, surnom attribué aux parachutistes vietnamiens.
(18) Trung Doan : régiment viêt minh.
(19) Compagnie légère de Supplétifs Militaires.
(20) Les BM des 11ème et 43ème RIC sont d'ailleurs les anciens 3ème et 2ème Bataillons du 43ème RIC (à Lai Thiêu et An Nhon Xa), le 1er Bataillon du 43ème RIC ayant été transféré à l'armée vietnamienne sous le nom de 19ème BVN (à Long Xuyên).
(21) Un statut semblable a celui des dominions britanniques est accordé aux populations montagnardes.
(22) Régiment d'artillerie antiaérienne coloniale d'Extrême-Orient.
(23) Puis d'une indemnité proportionnelle à l'ancienneté de service, par extension de l'initiative du 2/19ème RMIC (ex-3/22ème RIC) qui versait à chaque démobilisé un rappel de solde correspondant aux permissions non prises du fait de la guerre.


Colonel Maurice RIVES


> Haut de page :
- Le comportement en opérations

> Autres rubriques :
- Le « jaunissement » à partir de 1946
- Les unités mixtes ou autochtones

> Retour :
- Les combattants indochinois du Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient


Plan du site - Crédits - Contact - Liens - ANAI © 2007
Association Nationale des Anciens et Amis de l'Indochine et du Souvenir Indochinois
ANAI, anciens indochine, vietnam, laos, cambodge, tonkin, annam, cochinchine, chine, asie du sud-est, indochine francaise, guerre indochine, memoire indochine, souvenir indochine, anciens combattants, conquète, colonisation, décolonisation, viet-minh, missions catholiques