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La logistique du Viet-Minh
Pour l'A.P.V.N. la logistique est primordiale ; « c'est le bol de riz qui amène la victoire ou précipite la défaite ».
Armement - Munitions
A ses débuts, le V.M. est pauvrement équipé et ses armes collectives et individuelles relèvent de 16 modèles. Le 9 mars 1945, les Français ont abandonné 25.000 fusils et 600 F.M. ou mitrailleuses, 6 canons Oerlikon de 20, 37 pièces de différents calibres et 12 chars légers F.T.17. Les U.S.A. à la demande du Major Thomas qui se trouve auprès de Hô Chi Minh depuis le 16 juillet 1945 parachutent 3.000 fusils ou carabines, 50 F. M., 600 P.M., 1.000 pistolets et 50 bazookas. Les Japonais cèdent ou vendent 6.000 fusils, 100 armes automatiques, 100 mortiers de 50, 16 canons et 6 blindés. Compte tenu de la vétusté de certaines de ces armes, seuls 25.000 bô dois peuvent être équipés. En outre, les munitions, surtout les françaises, ne sont pas très abondantes.
Le gouvernement V.M. va devoir se procurer à tout prix le matériel indispensable. Dans la deuxième semaine de septembre 1945, Hô Chi Minh décrète la « semaine de l'or » destinée à recueillir les bijoux des citoyens afin d'acheter des armes auprès des « jambes bouffies », c'est à dire des soldats chinois ainsi surnommés à cause de leurs oedèmes. En fait, il semble que les fonds obtenus aient surtout profité aux seigneurs de la guerre occupant Hanoï. Dans la nuit du 12 au 13 novembre 1945, un navire anglais largue au large du cap Saint-Jacques des ballots d'armes, aussitôt repêchés et acheminés vers Xuyên Moc. Des plongeurs explorent les navires japonais coulés; leurs camarades démontent les bombes américaines non explosées. 2.000 fusils, 1.000 P.A. et 800 grenades sont commandés à Bangkok, où fonctionne un « marché libre » de l'armement. En 1946, 2 millions de piastres sont consacrés à de tels achats, que les services diplomatiques français s'efforcent d'empêcher. En outre, des armes obtenues contre de l'opium, du sel et des pierres précieuses arrivent de Chine.
Dans une certaine mesure, le commandement V.M. va pallier le manque d'armes et de munitions en les faisant fabriquer sur place ou dans une usine de Bangkok. Il s'agit en l'occurrence d'une vieille tradition vietnamienne puisque dès 1886 à Cao Thong un atelier clandestin reproduit déjà le fusil français modèle 1874. En 1944, un premier établissement de ce type fonctionne près de Cao Bang. Pour les matières premières, les autorités établissent un programme de récupération qui va « du rail à la boite de conserve et aux machines-outils des établissements Caron à Haïphong ainsi qu'au démontage du pont métallique de Vietri ».
Bientôt, de nombreux ateliers, souvent installés dans des grottes, produisent des copies de P.M. Sten, des grenades et toutes sortes de mines. Ces installations sont âprement défendues en 1947 lors des opérations « Léa » et « Ceinture ». Leurs activités vont se poursuivre jusqu'en 1950, année où commence l'aide chinoise. Au Nord-Vietnam, elles cessent en 1951 mais sont encore pratiquées dans le L.K.V, en Annam et Cochinchine au moment du cessez-le feu de 1954.
Certaines installations sont artisanales et fonctionnent avec moins de dix travailleurs. En revanche, celle de Thaï Nguyên a 1.500 ouvriers et le T.D. 20, découvert à Chiêm Hoa par le 1er BEP lors de l'opération « Pomone » en mai 1949, dispose de machines électriques et à vapeur et d'une voie Decauville. En 1948 le 2ème Bureau dénombre 73 de ces usines dont 29 en Cochinchine. Le personnel de direction est composé d'ingénieurs retour d'Europe - le responsable des fabrications au Ministère de la Défense étant l'ingénieur Tran Daï Nha qui a travaillé chez Krupp -, de Japonais et de déserteurs tels le major Saïto et l'ex-légionnaire Waechter. Les ouvriers sont requis, souvent d'anciens employés de poudrerie ou des bijoutiers. L'existence de ces hommes est très dure: semaine de 60 heures, interdiction de sortir et nourriture parcimonieuse. Les accidents du travail sont fréquents ; ainsi le vieil ingénieur Bui Minh Nen est trois fois blessé au cours d'essais de poudre. Nguyên Binh rend hommage à ces travailleurs qui oeuvrent « dans la boue, avec les moustiques, au coeur de la forêt où l'eau est malsaine ».
La production est importante: 3.000 P.M. Sten usinés en 1946-1947; en octobre 1948, l'usine D.D. 422 livre 2.346 grenades et 266 projectiles antichar. L'imagination déployée pour la fabrication des mines est très vive. Outre ceux de type classique, les ateliers mettent au point des engins Gibbs, ananas, bambou, bazoo-mine, et « Minh Lâm » à charge creuse. A ces livraisons s'ajoutent celles de lance-fléchettes, de cages à tigre et de bambous d'assaut comportant un pain de plastic enveloppé de tissu. Les producteurs sont honorés comme l'ingénieur Le Tam « de vaste érudition, intellectuel revenu de métropole, ayant inventé la grenade à cuillère qui a causé des ravages parmi les colonialistes de Saigon ».
Une autre source d'approvisionnements consiste en la récupération de matériel sur l'ennemi. De juin à novembre 1948, l'A.P.V.N. perd 2.070 armes et en prend 2.234. En octobre 1950, les T.F.E.O. abandonnent à Lang Son 13 canons, 940 mitrailleuses, 1.200 F.M. et 8.200 fusils. Un peu auparavant, le désastre de la R.C. 4 livre au V.M. 8.222 fusils, 1.209 P.M., 380 F.M., 160 mitrailleuses, 112 mortiers et 13 canons. Giap, ironiquement, qualifie le corps expéditionnaire de « première entreprise spécialisée » de fourniture d'armements U.S. à son armée.
En 1954, 50% des colis largués sur Diên Bien Phu tombent chez les assaillants.
A partir de 1952, grâce à l'aide chinoise l'A.P.V.N. n'a plus de problème d'armes et de munitions même si elle se plaint avec mauvaise foi de la qualité des fournitures de Mao Tsé Toung. En réalité, à cette époque, si les dotations U.S. des T.F.E.O datent de la 2ème guerre mondiale, celles du V.M. prises en Corée et livrées par la R.P.C. ont été fabriquées en 1951-1952.
Les coups de main heureux des Français à Phu Doan et Lang Son n'appauvrissent pas les stocks de l'adversaire d'une façon significative. En 1947, d'après les estimations du 2e Bureau, l'armement V.M. équivaut à celui de l'infanterie française en 1939. Selon les mêmes sources, en 1953, l'A.P.V.N. surclasse les T.F.E.O. surtout par ses dotations en P.M., 133 pour un bataillon de l'Union Française et 200 pour un T.D. adverse. C'est un progrès important pour le V.M. qui à l'origine ne disposait que d'une arme automatique pour 100 hommes et dont certains combattants étaient équipés de fusils de chasse ou de lances en bambou.
En 1953, un D.D. dispose de 12.764 armes individuelles, 1.199 F.M., 126 mitrailleuses, 559 mortiers de 60 ou de 81 et 168 bazookas. Son bataillon lourd met en oeuvre 90 mitrailleuses de 12,7 et 60 canons S.R. Pour la première fois, le 22 février 1952, la D.C.A. V.M. abat un Bearcat à Xom Pheo. Dans ces conditions le Général Salan déplore le manque de puissance de feu de ses formations, hormis en artillerie : 50 canons V.M. en 1953 pour 571 pièces des T.F.E.O.
Les munitions sont abondantes, les Chinois ravitaillant largement l'A.P.V.N. Ainsi, du 1er décembre 1952 au 30 mars 1953, les armes collectives disposent de 1 à 4 unités de feu, les mortiers de 60 et 81 de 1 unité et demie, les canons de 105 de 8 dotations et ceux de 75 de 3. Seuls les cartouches des armes individuelles et les obus de mortier de 120 accusent un très léger déficit.
Durant les premières années de l'A.P.V.N., le matériel de transmissions est acheté en Chine ou récupéré sur les Japonais. Très vite, les ateliers clandestins montent des appareils émetteurs-récepteurs plus ou moins fiables dans un rayon de 20 kilomètres. Ensuite, la manne chinoise va combler ce déficit et l'A.P.V.N. est correctement équipée en moyens radio. Le temps où Hô Chi Minh correspondait avec Giap à l'aide d'un papier caché dans un paquet de cigarettes transporté par un émissaire est révolu.
Ravitaillement
Le riz et le sel sont vitaux pour les bô dois. La Chine ne peut en fournir ; au contraire, elle en demande à ses alliés du moment. De véritables batailles pour récupérer le riz du delta sont livrées, telle celle du D.D. 308 lors de la campagne Quang Trung en mai 1951. A cette époque, le catéchisme de l'A.P.V.N. dit « qu'un grain de riz équivaut à une goutte de sang ». Toutes les offensives sont liées au potentiel de ravitaillement en vivres de base ; ainsi pour la contre-offensive générale, 15.000 tonnes de céréales sont collectées de décembre 1953 à janvier 1954.
Les statistiques du bureau des fournitures établies par son directeur, Dang Kim Giang, dans le domaine des subsistances sont très précises et conditionnent les mouvements des divisions. La ration mensuelle d'un combattant est théoriquement fixée à 26 kg de paddy ou 18 de graine décortiquée. En 12 mois, un bô dôï consomme 12 gia de paddy (soit 264 kilos) alors qu'un hectare de rizière produit dans une bonne année 50 gia.
Transports
Au début des hostilités, ceux-ci s'effectuent à dos d'hommes, sur des animaux de bât, des bicyclettes lourdement chargées ou des jonques de rivière et de haute mer.
En 1946-1947, au fur et à mesure que l'A.P.V.N. se retire devant les T.F.E.O., les routes sont "pianotées", c'est-à-dire rendues impropres à la circulation par de profondes coupures de part et d'autre de la chaussée. Les voies ferrées sont démontées ainsi que les ouvrages d'art. Dans le même temps, l'A.P.V.N. trace des pistes le long des routes coloniales, fait fabriquer des bicyclettes en Chine et organise un trafic de sampans de l'île de Hai Nan à la Pointe de Camau. Le 2ème Bureau évoque souvent un sous-marin qui dépose en ce dernier point des armes et des personnels. Des rumeurs de parachutages circulent également, bien que le V.M. ne possède qu'un seul avion Tiger Moth à Soï Trung. Plus concrètement, le Général Salan signale dès 1948 un réseau de sentiers partant du col de Mu Gia en Annam pour aboutir en Cochinchine, ébauche de la future et célèbre piste Hô Chi Minh.
A compter de 1950, le V.M. qui ne dispose que de quelques véhicules à gazogène et de deux tronçons de voie ferrée en Annam et au Tonkin remet en état le réseau routier afin d'acheminer l'aide chinoise au coeur de la zone libérée ; il utilise 1.500 kilomètres de voies carrossables et 150 de rail. De même, il double la R.C.1 en améliorant les communications fluviales entre Thanh Hoa et Vinh. Peu à peu, il constitue un parc de camions Molotova, G.M.C. et Gaz accompagnés de quelques jeeps. Ces véhicules, au nombre de 800 en 1954, sont pilotés et entretenus par les bô dois du T.D.16. A cette époque, de multiples dépôts soigneusement dissimulés dans la nature reçoivent le matériel. A la fin des hostilités, les camions circulent de la frontière chinoise à Yen Bay, Tuân Giao, voire jusqu'au Cap Varella.
L'acheminement de cet important courant d'approvisionnements rappelle celui de la Voie Sacrée en 1916. Un office central des transports régule la circulation des routes morcelées en cantons de 35 à 40 kilomètres. Ceux-ci, éclairés la nuit par des torches, comportent des aires de repos, des infirmeries, des ateliers et des postes de D.C.A. Des milliers de coolies réquisitionnés réparent en permanence les dégâts de l'aviation, qui ne parvient pas à interrompre durablement les mouvements.
L'action d'une foule de Dân Công, travailleurs civils, complète les moyens automobiles, ferroviaires et fluviaux. Ainsi, l'offensive de Vinh Yen en 1951 est facilitée par l'utilisation de deux millions de journées de coolies et celle du Laos en 1953 est rendue possible grâce au concours de 45.000 porteurs. Fin 1953, début 1954, 60.000 à 75.000 hommes établissent une route entre Tuân Giao et les abords de Diên Bien Phu. C'est avec de tels moyens humains que la R.R. 12 peut relier le Tonkin à l'Annam par Hoa Binh. Fort symboliquement, après 1975, pour commémorer les sacrifices de ces citoyens, Giap fait placer dans les vitrines du musée de l'armée à Hanoï une bicyclette et une pelle. Il affirme par ailleurs: « J'ai gagné Diên Bien Phu grâce à Peugeot et Saint-Etienne ».
En juin 1954, le 2e Bureau estime que le flux logistique de i'A.P.V.N. s'écoule parfaitement. Il atteint le Cap Varella et même la Cochinchine à travers le Laos et le Cambodge. Il est susceptible d'alimenter pour une longue bataille des bases avancées comme celle de Tuân Giao très loin de la frontière sino-tonkinoise.
Les services de santé, de renseignements et de propagande
- Le Service de Santé possède une Faculté de Médecine Militaire près de Chiêm Hoa, dirigée par le Professeur Hô Dac Di, mais il manque de chirurgiens ayant effectué des études complètes. Les soins sont rudimentaires et les hôpitaux installés dans des grottes. Les médicaments proviennent d'une pharmacie centrale qui s'approvisionne sans trop de difficultés à l'étranger ou dans la zone sous contrôle des troupes de l'Union Française. Ainsi, la pénicilline est réalisée à Hong Kong car « de meilleure qualité que celle proposée à Hanoï ». La R.D.A., la R.P.C. et l'U.R.S.S. font des dons: en octobre 1950, par exemple, 1.000 flacons de pénicilline et 100.000 cachets de quinacrine. Les remèdes de la pharmacopée locale sont également utilisés. Jusqu'en 1954, réminiscence de la guerre de Corée, l'A.P.V.N. redoute l'emploi de « bombes à microbes » par les T.F.E.O..
- Le Trinh Sat, service de reconnaissance, est chargé de sonder les positions ennemies. Il est présent de la compagnie à la division et peut atteindre l'importance d'un bataillon. Ses membres, les Tien Y, doivent être des techniciens capables d'évaluations et d'analyses rapides tout en possédant un niveau politique élevé. Le V.M.attache une importance extrême à ces missions.
Ainsi, lors de la bataille de la R.C.4 en octobre 1950, Giap et le Général Chen Geng inspectent longuement à la jumelle les fortifications de Cao Bang. Quelques jours plus tard Hô Chi Minh en personne vient examiner leposte de Dong Khê.
- Le Dich Van, service de propagande, s'exprime par des stations de radio, telle que la « Voix du Viêt Nam » assez peu audible, et des journaux; parmi ceux-ci, il faut citer le « Quân Doi Nhân Dân », le journal de l'A.P.V.N., et en français « Frères d'armes » qui devient pour la Légion Étrangère, en allemand, « Waffen Brader ».
Des tracts sont imprimés en ces trois langues ainsi qu'en arabe. Cette action est assez grossière; le comble du ridicule est atteint lorsque le journal TinTue du 20 juin 1952 accuse les Français, à court d'effectifs, d'avoir « à l'aide d'une nourriture appropriée et d'un traitement électrique spécial transformé de chétifs Vietnamiens en gigantesques Sénégalais ».
Colonel Maurice RIVES
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