| |
LE MORAL ET LA PSYCHOLOGIE DU COMBATTANT VIET MINH
Les Cadres
Militaires et politiques sont animés du même idéal. Un prisonnier de guerre français voit en eux "un mélange de prêtre ouvrier et de guerrier." Sortis du creuset marxiste, ayant donné des preuves d'attachement au régime, formés lors de multiples stages, obéissant aveuglément aux directives, contrôlés lors de longues séances d'autocritique et d'autocontrôlé individuel ou général, ils sont les fidèles reflets de leurs maîtres à penser, Nguyên Chi Thanh, chef des services politiques de l'A.P.V.N., et Truong Chinh, théoricien du Lao Dông. Fervents lecteurs de Lénine et Mao Tse Tung, ce sont les gardiens de la doctrine du parti et du courage militaire. Leurs convictions allient nationalisme de bon aloi et convictions marxistes exacerbées. Au début, certains sont animés d'une haine farouche des colonialistes, tel un chef Tu Vê de Hà Nôi qui est dénoncé par ses hommes pour sa cruauté envers les civils français. Au fur et à mesure des hostilités, quelques défaillances apparaissent chez les cadres issus des classes aisées. En effet, lors de la réforme agraire de 1953, ils sont contraints d'accuser leurs parents, chose inconcevable pour un bon fils vietnamien. Pendant les combats, des chefs V.M. y compris des commissaires politiques désertent au Laos en 1952-1953 et rejoignent l'A.V.N.. Ensuite, en 1954, une vingtaine d'entre eux originaires du Sud, nationalistes et non communistes, changent de camp. Ils considèrent en effet que l'indépendance du pays est acquise et ne veulent pas être séparés de leurs familles en étant obligés de résider en R.D.V.N..
En 1951, l'inspecteur de l'A.P.V.N. classe les cadres en deux catégories "les vétérans qui sont très bien et les petits bourgeois qui craignent la mort". Giap est sévère à leur égard. Il dénonce le fait qu'ils ont été désorientés lors d'une situation imprévue, leur désarroi ayant entraîné la passivité de la troupe. Le 2 avril 1954, il parle de leurs tendances droitières et prescrit une campagne de mobilisation morale et de rectification ouverte. Peu après, satisfait des résultats de cette action, il écrit "qu'elle a insufflé une nouvelle ardeur aux combattants".
Le respect à tout prix des directives conduit à une étroitesse d'esprit regrettable et à des aberrations. En juin 1954, lors de l'anéantissement du G.M. 100, un responsable V.M. refuse à un médecin commandant français l'autorisation de soigner les blessés des deux camps. Il déclare que l'A.P.V.N. ne disposant pas de praticiens, les hommes des T.F.E.O. ne doivent pas, par réciprocité, en bénéficier. L'esprit de soumission est total et les erreurs reconnues. Ainsi, Nguyên Chanh du L.K.V s'écrie publiquement : "Conscient de mes responsabilités dans la considération du point de vue des masses, je dénonce mes fautes." Le courage au combat, le sens du devoir de même que l'austérité du mode de vie et l'honnêteté sont remarquables. Ainsi, Ngô van Chiêu décrit un commissaire politique sur la R.C. 4 en 1950 Celui-ci prononce devant la troupe un discours enflammé puis suivi de 6 hommes s'élance vers une mitrailleuse française en criant "Dôc Lâp Tien Lên. L'Indépendance, en avant".
De même, certains responsables sont capturés dans un état proche de l'inanition en étant porteurs de sommes importantes. Ces fonds appartenant au peuple, ils n'ont pas voulu s'en servir pour se nourrir. En revanche, en Cochinchine, des disparitions d'argent sont souvent signalées et, au Tonkin, un colonel de la Direction des Fournitures à l'E.M.G. est fusillé pour prévarication. De même la prison de Phu Châu dans le Quang Ngai abrite 150 cadres condamnés pour des délits divers.
La Troupe
Ngô Van Chiêu écrit du soldat V.M.: "II sait se battre et mourir pour la patrie". Venu en généra! de sa campagne, il présente un ensemble de qualités intrinsèques qui en font un combattant redoutable. Il est:
-
Discipliné. Il obéit en toutes circonstances aux ordres, même les plus insolites. Ainsi, dans le nord-ouest de la péninsule, les hommes d'une unité reçoivent, dans un but de propagande, l'injonction de placer des croix de bois sur les tombes des soldats ennemis tués. Ils s'exécutent sur le champ. Le bô dôi respecte scrupuleusement les 10 points du serment qu'il a prêté lors de son incorporation ainsi que les nombreuses recommandations qui lui sont faites. Le soldat de l'A.PV.N. protège la population, ne vole ni ne viole "comme le font couramment les mercenaires des T.F.E.O. - Fanatisé.à la suite d'un conditionnement permanent étayé par une foi patriotique et révolutionnaire soigneusement entretenue et encouragée. Parmi les multiples slogans qu'il profère à longueur de journée, l'un, traduit du russe, proclame: "Celui qui ne craint pas la mort ne meurt jamais". Un document relate que lors de l'attaque du poste de Vinh Trac, le camarade Nguyên, tireur au P.M., reçoit l'ordre de se dresser et d'ouvrir le feu sur le blockhaus ennemi; il se lève et tombe foudroyé avant d'avoir pu tirer. - Frugal. Il vit de peu et ne proteste pas lorsque le minimum vital ne lui est plus assuré. Les hommes du T.D. 308 engagés sur les Hauts Plateaux subsistent avec 10 litres de riz par mois et du manioc, tout en étant privé de nuoc mam et de sel. Ses besoins journaliers s'élèvent à 3 kg alors ceux des combattants des T.F.E.O. sont de 9 kg. Il vit et se soigne à la Spartiate mais parfois déroge à cette sobriété imposée ; en 1948, lors de la prise de Che Cay, les assaillants s'enivrent avec du vin trouvé dans le poste. - Orgueilleux. et plein d'émulation. Hô Chi Minh ne lui a-t-il pas demandé le 10 juin 1948 de "battre des records"? Aussi, il entend égaler les modèles qui lui sont proposés, tel Nguyên Quôc Tru promené dans les unités parce qu'il a participé à 95 batailles, été blessé 7 fois et a abattu 200 adversaires. Sa fierté est fouettée lorsqu'un télégramme de félicitations du Maréchal Rokossowki ou de Chou En Laï est lu au rapport. Il désire alors rejoindre les Biêt Dông Dôi, les unités d'élite, ou les Cam Tu Quân, les volontaires de la mort. Il obéit de cette façon aux prescriptions d'un catéchisme en 16 points qui lui prescrit de toujours donner plus à la patrie. - Patriote. Les grandes figures militaires du Viêt Nam sont ses références. Le pays est tout pour lui et l'ennemi doit être anéanti. Il affronte sans complexe les "Viêt Gian" (traîtres)de l'A.V.N. en criant lors de l'attaque d'un poste: "Nous exterminerons Nguyên (nom patronymique de l'empereur Bao Dai) et ses soldats félons. Nous ne reculerons pas d'un centimètre sous les balles fratricides pour châtier les traîtres à la patrie." Les poèmes et les carnets de route trouvés sur les cadavres sont révélateurs de cet état d'esprit. - Prude. Il est averti qu'en période de lutte les femmes, même les épouses, ne sont pas des partenaires sexuelles. Toutefois, une telle restriction n'interdit pas les sentiments. Un commandant de compagnie du D.D. 304 note avant une attaque sur son journal intime: "Pourquoi, ce matin, Cô (Mademoiselle) Bay m'a adressé un si extraordinaire regard". Des rivalités amoureuses éclatent et en règle générale les protagonistes sont mutés dans une unité du génie d'assaut. - Robuste et endurant. Le bôdôi est capable d'effectuer des déplacements quotidiens de 30 kilomètres, chargé de tout son équipement. En mars 1951, le D.D. 312 est engagé à Dông Triêu après avoir accompli une marche de 300 kilomètres. A Diên Bien Phu, le régime est de 12 heures de terrassement quotidien avec 10 minutes de pause toutes les heures. Ainsi, "les fourmis rouges" ont pu creuser 600 kilomètres de tranchées. - Solidaire. Responsables militaires et simples combattants vivent selon la règle du "Tam Dông", les "3 avec" : travailler, manger, et vivre ensemble. La discipline rigoureuse n'empêche pas le combattant de prendre connaissance des plans d'opérations, voire de les critiquer. De même, il gère avec ses camarades les finances de l'unité. Bien entendu, il a l'obligation de se soumettre à la pratique du Kiêm Thao, l'examen de conscience collectif, qui renforce la cohésion du corps.
En dépit de ses qualités, le combattant V.M. n'est pas parfait. Il manque d'initiative et ne sait pas résoudre un incident imprévu, car sa formation l'a "robotisé". Toutefois, la sentimentalité propre au peuple vietnamien demeure au fond de lui-même. Les lettres destinées aux familles, les carnets intimes aux couvertures ornées des portraits de Hô Chi Minh, Mao Tse Tung ou Staline contiennent souvent des réflexions mélancoliques. Le bô dôi regrette sa famille, son village; il a le mal du pays. Cette nostalgie est particulièrement vive au cours des expéditions lointaines au Laos ou en pays Thaï, où la nature et les gens surprennent l'homme de la rizière. Le soldat craint d'être malade ou de mourir loin des siens, son moral devient alors fragile. Comme dans toutes les armées en campagne, les défaillances n'épargnent pas les soldats V.M. A Lang Son, en 1950, leurs responsables doivent les mettre en garde contre ce qu'ils nomment "les balles sucrées", c'est-à-dire les méfaits de la civilisation occidentale. Parfois mais assez rarement, ils changent de camp ; en 1951, 678 se rallient avec leurs armes et 3.309 sans leur équipement. Plus tard, à Na San et à Diên Bien Phu des flottements surviennent dans les rangs des D.D. et des exécutions à titre d'exemple sont effectuées. En outre des camps de rééducation fonctionnent à Duc Tho, Phu Chàu et Quang Ngai où sont envoyés des disciplinaires de l'A.P.V.N..
Vie et mort du Bô Dôi Le fantassin V.M. appartient à une armée où, ainsi que l'a préconisé Mao Tse Tung, "le temps doit être plus grand en mouvement qu'en bataille". Son existence se résume à une longue marche accomplie lourdement, chargé de son arme, de ses munitions, de son équipement et d'un boudin à riz de 8 à 10 kg, en butte aux attaques aériennes et aux embuscades de l'adversaire. Une lettre trouvée sur un cadavre dit "Depuis cinq jours nous marchons dans la montagne et nous grelottons de froid. Nous n'avons touché qu'une demi -boule de riz." Au cours des haltes, le bô dôi doit creuser des abris, édifier des cuisines sans fumée et respecter les consignes de camouflage, tout en étant prêt à abandonner la position dans un délai de 30 minutes. Lorsqu'il est au repos, en général pour reconstituer son unité éprouvée par de durs combats, son horaire est très chargé. La journée débute à 5 heures 30 par une séance de gymnastique et s'achève à 22 heures 30 ; il dispose de 4 heures pour la détente, les repos et le sport. En Cochinchine, son sort est encore plus insupportable car il est obligé de se tenir dans des forêts souvent immergées et très insalubres. Il y est décimé par la malaria car le manque de quinine oblige à dissoudre un seul cachet dans un verre d'eau qui est ensuite bu par 10 hommes. Lorsqu'il affronte l'ennemi, ses pertes sont lourdes. Un combattant de Vinh Yen décrit "le feu (le napalm) qui tombe du ciel et la réaction terrible des Français". Le 8 janvier 1952, le T.D.88 qui attaque le II/13ème D.B.L.E. à Xom Pheo est anéanti jusqu'au dernier homme. Autant que faire se peut, les cadavres sont ramenés à l'arrière et brûlés. Les blessés sont soignés dans des hôpitaux installés dans les grottes ou dans les forêts. Là,ils reçoivent des soins sommaires faute de chirurgiens qualifiés et de médicaments. Malade ou convalescent, le soldat V.M. est confié dans un village, à une "maman de combat", qui est souvent mère de plusieurs fils engagés dans l'A.RV.N.. A l'instruction ou au repos, le bô dôi stationne dans les localités de la zone libérée. Il doit y respecter une stricte discipline envers les populations. Ainsi, il ne doit pas se coucher devant l'autel des ancêtres et ne pas introduire de volailles vivantes dans les cases des minorités ethniques. D'une façon plus naïve, il a le devoir de raconter "des anecdotes simples et gaies" aux paysans en leur vantant les hauts faits de l'A.RV.N. dont "il ne doit pas dévoiler les secrets". Sa probité est scrupuleuse; selon les préceptes de Mao Tse Tung, il évite d'emprunter une seule aiguille, un seul bout de fil, sans le rendre ou le payer. Pour les villageois, il représente un modèle d'hygiène ; il s'abstient de plonger dans la marmite commune le bout des baguettes qui a été en contact avec sa bouche ; s'il a les ongles sales il est puni. Durant les périodes de détente, le soldat participe à des meetings avec les habitants et organise des séances récréatives. Au cours de celles-ci, il joue avec ses camarades des sketches mettant en scène exploiteurs et exploités, héroïques bô dôi et cruels colonialistes. Des troupes théâtrales viennent aussi présenter des pièces héroïques telles que le "panier de riz" ou "la dette de la patrie". Des films chinois et russes sont également projetés. Ils montrent les exploits des partisans durant la Longue Marche ou évoquent la vie d'un kolkhoze en U.R.S.S.. Enfin, des combattants d'émulation et des héros du travail viennent parfois raconter leurs prouesses et incitent l'assistance à les imiter. L'A.RV.N. pratique un système de punitions et de récompenses. Les premières consistent en corvée et exercice supplémentaires, prison, mutation dans une unité disciplinaire, voire traduction devant un tribunal militaire et placement dans un camp de rééducation. A l'opposé, les décorations (Médailles du Combattant, Militaire ou de la Résistance) comportent 3 classes et sont fièrement arborées. Le soldat qui s'est signalé par de hauts faits peut être aussi proclamé "Héros du Combat". La nourriture est constituée d'une allocation quotidienne de 800 grammes de riz et d'une prime destinée à acquérir des vivres frais. En toutes circonstances, elle demeure frugale et parfois insuffisante. Au début du conflit, la solde payée en riz est égale pour tous; plus tard des critères d'ancienneté et de responsabilité sont pris en compte. Ainsi, un Binh Nhi au bas de la hiérarchie perçoit mensuellement 33 kg de riz pour son alimentation et son prêt s'il réunit 3 ans de service. Dans les mêmes conditions, un Thiêu Ta placé à la tête d'un bataillon touche 38 kg. Des frais de représentation sont également alloués en piastres Hô Chi Minh ; ils s'élèvent à 50.000 piastres pour un responsable de compagnie. Enfin, les fournitures de bureau, les réparations de bicyclettes et de charrettes, les indemnités de blessure voire de grossesse donnent lieu à des allocations de riz supplémentaires. Le menu est le même pour tous les combattants. Toutefois, un document du 2 août 1954 prévoit des "petites, moyennes et grandes cuisines" avec des rations de riz différentes selon le poste occupé. Ainsi, les commandants de division bénéficient tous les jours de 1 kg 500 et les soldats placés au bas de la hiérarchie des troupes régionales de 0 kg 500, quantité insuffisante pour nourrir un homme. L'habillement provient des ressources locales et à partir de 1952 de Chine, l'uniformité de la tenue n'étant obtenue qu'en 1954. Le paquetage hétéroclite est cependant adapté aux besoins du combattant. En 1951, les membres des unités Chu Luc sont dotés tous les ans d'un uniforme, de deux paires de chaussures et d'un casque en latanier; tous les deux ans d'un gilet molletonné. Mieux lotis, les can bô occupant un poste supérieur à la compagnie se voient attribuer en supplément une paire de chaussettes et une boîte de dentifrice. Une note de 1952 prévoit que dans un proche avenir, les chefs de section se verront doter d'une montre et leurs supérieurs immédiats d'une bicyclette. Cette étude du moral et de la psychologie du bô dôi ne saurait être tenue pour exhaustive étant donnée la rareté des documents et des témoignages crédibles. Contrairement à leurs homologues des T.F.E.O., les responsables des D.D. et des T.D. n'étaient pas tenus de rédiger tous les semestres un rapport relatif à l'état d'esprit de leurs subordonnés. Toutefois, les précisions données ci-dessus permettent de mieux cerner la personnalité de ces combattants dont le Général Salan a dit : "Le fantassin régulier V.M. est le plus redoutable adversaire que les Français ont rencontré depuis Verdun. Il est plus fort que l'Allemand parce qu'à la qualité il joint la masse active et fanatisée". Un demi-siècle après la fin de leur combat en Indochine, beaucoup d'anciens partagent un sentiment d'admiration devant le courage, la ténacité et l'abnégation de leurs adversaires. Le Général Merglen a écrit : « II faut avoir vu des cadavres V.M. dans nos barbelés, fauchés en montant à l'assaut, pour comprendre la foi qui animait ces hommes. Le visage du patriotisme vietnamien est là; qu'il soit marqué de communisme n'y enlève rien ». Mais la vertu des exécutants n'efface pas la barbarie avec laquelle le système marxiste a broyé les populations civiles et les prisonniers de guerre. Le Général de Lattre avait trouvé la juste mesure en disant aux élèves du lycée Chasseloup-Laubat le 11 juillet 1951: « Si vous êtes communistes, rejoignez le Viêt Minh ; il y a là-bas des individus qui se battent bien pour une cause mauvaise. Mais si vous êtes des patriotes, combattez pour votre patrie, car cette guerre est la vôtre ».
Colonel Maurice RIVES
> Haut de page : - Le moral du combattant
> Autres rubriques : - L'organisation politique - Les personnels - La stratégie - La logistique - L'aide extérieure - La panoplie vietminh - La presse vietminh
> Retour : - Le Viêt Minh, notre adversaire
|