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La presse Viet-Minh
La presse vietminh constitue un sujet très peu connu de l'opinion française et étrangère. Son étonnante prolifération en dépit de conditions d'existence extrêmement difficiles montre l'importance primordiale que lui accorde le gouvernement de Ho Chi Minh. A la multiplicité des journaux répond l'uniformité de leur contenu : l'ingéniosité de milliers d'individus est au service d'une propagande unique. Le « Rideau de Bambou » qui sépare le Vietminh du Vietnam libre est en partie fait de ce grossier papier à fibres de bambou sur lequel une population doit lire tout ce qu'elle doit penser. L'étude qui suit donne les principales caractéristiques de cet écran. Elle ne prétend pas conclure, mais elle suscitera sans doute chez nos lecteurs ces questions : Avons-nous les outils qu'il faut pour percer cet écran ? Nos moyens d'information sont-ils à la mesure d'un adversaire dont la propagande est l'arme n° 1 ? Ne vaudrait-il pas la peine de dépenser pour la « guerre psychologique » le centième de ce qui est dépensé pour la guerre ?
La presse vietminh est triste. Telle est la première impression que l'on a en feuilletant ses journaux à l'épais papier mou, couleur de sac d'emballage. Les caractères uniformes se déroulent en colonnes sans relief, que ne parviennent pas à éclaircir des dessins aux lignes grossières d'un humour tout « éducatif ». Les nombreux poèmes sont toujours d'une même inspiration cocardière et puérile. Les couleurs de quelques premières pages sont lourdes. Pas de publicité. Pas de photographies. Les journaux vietminh suent la morne propagande.
En fait, il est impossible chez le Vietminh de différencier l'
information
de la
propagande
. La presse n'existe que dans la mesure où elle est propagande. Il n'y a pas de presse dans le sens occidental du mot. Ce que nous nommons la « presse vietminh » est en réalité de l'information strictement orientée et diffusée au moyen de journaux. En cela, elle est comparable à la presse soviétique.
La presse vietminh est sous la coupe d'une Direction Générale de l'Information, organisme autonome relevant directement de la Présidence du Gouvernement. Son chef, depuis cinq années (1947), est Tran Van Giau (alias Honan) qui est en même temps le représentant du Comité Exécutif de l'Association Vietnam-U.R.S.S. Il a remplacé un médecin d?Hanoï aux opinions relativement modérées. Giau est un vieux politicien cochinchinois qui a fait ses études en France avant de rentrer en Indochine en mai 1930. Après un voyage de plus d'un an en Russie, il est arrêté par deux fois par les autorités françaises pour activités subversives, entre 1933 et 1940. Libéré à cette époque, il organise le mouvement clandestin des Jeunesses d'Assaut, instigatrices de l'effroyable massacre de la cité Héraud à Saigon, qui coûta la vie à une centaine de personnes. En août 1945, Tran Van Giau devient Commissaire aux Affaires Militaires et Chef de l'armée révolutionnaire du Peuple. Mais les Français. reprennent Saigon. Il part au Tonkin en automne 1945. Après une brève réapparition dans le Sud, il s'installe définitivement dans le Nord d'où il organise les Comités de Résistance du Nam-Bô (Cochinchine).
C'est lui qui représente Ho Chi Minh à la Conférence Panasiatique de New-Delhi en mai 1945, puis à Bangkok. Il quitte le Siam au moment de l'avènement du maréchal Phibul Songkram en 1947. Jusqu'à sa nomination à l'Information vietminh, il accomplit de nombreuses missions au Siam et en Birmanie.
La Direction Générale de l'Information a le monopole des imprimeries. Celles-ci sont nationalisées, de sorte qu'aucune ligne ne peut être imprimée en dehors des ateliers gouvernementaux. De plus, la Direction de l'Information dispose de tous les stocks de papier présents et à venir. Enfin, pour parachever le contrôle, il existe une censure établie par le décret no 41 du 29 mars 1946, fixant le régime de la presse, Les litiges en matière de presse, est-il prévu, seront soumis à une « Commission de la Censure » composée de 3 fonctionnaires, d'un député et d'un seul journaliste (article 7). En cas d'infractions aux règles établies, les sanctions prévues vont de la saisie des journaux à des amendes de 5.000 à 10.000 piastres et jusqu'à la saisie de l'imprimerie (Titre 3, articles 9 et 10). Il est à gager d'ailleurs que des cas dignes d'attirer de telles foudres ne doivent pas se produire souvent dans les imprimeries nationalisées !
Le Vietminh possède une quantité innombrable de journaux. La seule Cochinchine, en 1950, en avait 49 (dont deux écrits en français, un en anglais pour les représentants étrangers en Indochine et un en allemand à l'usage des légionnaires). Il y en a probablement environ 150 dans tout le territoire indochinois. Trois d'entre eux sont réellement importants. Ils sont édités par la Direction Générale de l'Information. Leurs éditoriaux ne sont pas signés de journalistes anciennement connus, mais de Pham Van Dong, vice-président du conseil vietminh, de Truong Chinh (alias Dang Xuan Khu), Secrétaire Général du Parti Ouvrier Lao-Dông. Jamais un éditorial n'est signé par Ho Chi Minh. Seuls des appels lancés par lui sont reproduits. Les articles ayant pour sujet le travail sont du Secrétaire Général de la C.G.T.-V.M., Hoang Quoc Viet. Les adresses au LienViet (« Association des Ligues Vietminh » dont tous les habitants font partie) sont écrites par le président de la Ligue, Ton Duo Thang.
Le premier de ces trois journaux est le
Cuu Quoc
(le Salut de la Nation), organe du Comité Central du Front Lien-Viet. C'est lui qui orchestre les campagnes à l'usage de la population, incitant celle-ci à planter plus de riz, à soustraire les récoltes aux nationalistes, à payer les impôts, à donner du riz à l'armée, etc. En 1951, il est sorti 22 numéros du Cuu Quoc à 160.000 exemplaires au total.
Le second, le plus influent, tirant à 27.000 exemplaires dans le Nord est l'hebdomadaire
Nhan Dan
(Le Peuple), organe du Parti Ouvrier Lao-Dong. (Le Lao-Dong réunit tous les communistes et quelques éléments sûrs qui deviendront un jour ou l'autre obligatoirement communistes). Mensuel dans le Sud, il tire à 24.000 exemplaires. Les articles de base qu'il publie sont signés de Truong Chinh. C'est lui qui mène les campagnes d'autocritique, qui donne le ton à la propagande. Dernièrement, il a lancé la campagne contre les cadres.
Le troisième, le
Su That
(La Vérité) correspond à la Pravda soviétique. Il est à l'usage exclusif des communistes. C'est l'organe de l'« Association culturelle pour l'étude du Marxisme ». Il a été créé en mai 1945, lorsque le Parti Communiste Indochinois s'est fait officiellement hara-kiri « en sacrifice sur l'autel de la Patrie » (en réalité parce que les troupes chinoises et alliées présentes dans le pays montraient quelque méfiance à son égard). Ce journal a subsisté depuis le conflit ouvert avec les nationalistes et les Français, mais n'est pas distribué officiellement.
A côté de ces trois principaux organes, prolifèrent les journaux spécialisés. Les uns à l'adresse de l'armée, des agriculteurs, des femmes, les autres à l'usage des enfants, des étudiants, des catholiques (dans les régions où ceux-ci ne sont pas brimés). Si leur forme est légèrement différente, le fond est toujours le même. Les articles du
Cuu Quoc
et du
Nhan Dan
y sont repris. Les directives sont seulement enrobées dans une confiture à l'usage de la classe sociale pour laquelle ils sont édités.
Ces journaux provinciaux tirent leurs informations de la radio vietminh qui reprend les éditoriaux du
Cuu Quoc
et du
Nhan Dan
. C'est par cette même radio qu'ils reçoivent les nouvelles que diffuse « l'Agence Vietnamienne d'Information ». Les communiqués sont dictés en phonie. Les directives qui sont, avant usage populaire, mises en forme par les représentants de la Direction Générale de l'Information, passent en morse : « Direction Information à tous les P.C. Informations... ». L'agence n'est pas un organisme directeur, mais un chef d'orchestre. Selon toute probabilité, c'est le général Vo Nguyen Giap qui la dirige.
Il semble qu'après la grande dispersion des efforts du début, la Direction Générale de l'Information tende actuellement vers une concentration de ses moyens d'expression. Malgré ses efforts de rationalisation, même les trois grands journaux vietminh sont d'une périodicité irrégulière.
Le matériel d'impression est d'origine diverse : imprimeries réquisitionnées à Hanoi et à Hué en 1945-1946, déménagées de Saigon lors des troubles, ou livrées par la Chine. D'autres ont été achetées en France au moment où le Vietminh y entretenait officiellement des représentants.
Le papier est acheté en contrebande dans les grands centres ou envoyé par la Chine ; bien souvent, pour les parutions régionales, il est fabriqué localement avec de la pâte de bambou.
En zone rebelle, la diffusion de ces journaux se fait, en grande partie, par abonnements servis par la poste vietminh qui occupe les locaux de l'ancienne poste française. Le courrier est acheminé de relais en relais, par les moyens de transport utilisés localement camions, sampans ou jonques, chemin de fer, charrettes ou à dos d'homme. C'est de cette dernière manière qu'il traverse les « zones d'insécurité ». Il n'est pas rare qu'une patrouille ou une opération franco-vietnamienne découvre un facteur vietminh. Sa charge, d'une trentaine de kilogrammes, comporte en général environ 70 % de journaux et de brochures de propagande adressés à X ou Y, 20 % de courrier officiel et le reste de correspondance privée lettres, mandats, etc.
En zone contrôlée par le Gouvernement National, les journaux sont distribués par des agents de liaison, glissés sous les portes, posés dans les boîtes aux lettres, donnés de la main à la main.
De leur tirage, il est impossible de déduire le nombre de lecteurs. Les journaux sont exploités au maximum par les cadres. Un rapport du camarade Huynh Van Tieng à la « Conférence de l'Information », des Arts et des Lettres de la subinterzone de l'Ouest du Nam-Bo de ces dernières semaines souligne que « tous les journaux, toutes les publications de la presse doivent faire l'objet de commentaires et d'explications. Les journaux ne remplacent pas les cadres. Ces derniers ont à réunir leurs compatriotes pour leur commenter les nouvelles... ». La lutte si énergique contre l'analphabétisme qu'a entreprise le Vietminh est avant tout destinée à rendre la population perméable à la propagande écrite.
En dehors des éditoriaux et opinions officielles exprimées dans les colonnes, on trouve des comptes rendus d'opérations. Ils sont toujours très en retard, les informations montant d'échelon en échelon hiérarchique avant d'être remaniées pour la parution dans la presse. C'est ainsi par exemple que la Nhan Dan du 25 mai du Centre-Vietnam, retrace sous le titre « Encore une nouvelle manoeuvre de l'ennemi déjouée », un accrochage avec les troupes de l'Union Française où un lieutenant français trouva la mort. « Les éléments du Capitaine X (nom exact) - lit-on - ont été accrochés par nos troupes et mis en déroute. Les cadres de commandement des rebelles comprenant le capitaine X et deux lieutenants Y et Z (noms exacts) et un certain nombre de chefs de bande rebelles ont été tués. Les 47 officiers parachutistes français (en réalité 18 Européens sous-officiers et officiers) servant « d'armature » aux rebelles ont presque tous succombé (sic). Quatre d'entre eux (exact) ont été faits prisonniers... ».
On trouve aussi dans chaque numéro, des conseils pour la lutte contre les fièvres, le froid, les moustiques, souvent maladroitement illustrés, sans compter les historiettes à l'héroïsme enfantin destinées à insuffler au peuple l'esprit de sacrifice et de lutte contre les « colonialistes ».
A l?heure actuelle, le Vietminh ne possède plus de presse à l'étranger. Le bulletin remarquablement présenté, imprimé sur papier pelure semblable au Times de Londres, édité jadis à Bangkok, ne paraît plus.
Les relations avec la presse étrangère ont pratiquement cessé. Le dernier journaliste qui ait été en zone vietminh est le communiste français Louis Saillant. Avant lui, en 1947, une journaliste américaine avait été reçue dans la zone. Mais après avoir joué son escorte, elle avait réussi, avec un complice qui se rallia, à voir, sous son vrai jour, l'organisation vietminh dans la zone de Bac-Ninh, au Tonkin. Après avoir rejoint les postes français, elle avait écrit un article violemment anti-vietminh.
Il y a cinq ans, Ho Chi Minh répondait encore assez fréquemment à des interviews. Les journalistes étrangers ne le rencontraient pas. Ils déposaient un questionnaire chez le représentant vietminh à Bangkok. Par radio, deux ou trois mois plus tard ils recevaient les réponses. C'est ainsi qu'en automne 1949, Ho Chi Minh répondit à A.T. Steele, journaliste américain, correspondant du New York Herald Tribune qu'il envisageait une solution à la guerre par l'entrée du Vietnam dans le cadre de l'Union Française « à condition que la démocratie et l'égalité constituent les bases de l'Union Française », et que le Vietminh ne recevait aucune aide matérielle chinoise mais que, si une « telle assistance était offerte, elle serait prise en considération ».
Si le Vietminh semble avoir renoncé à posséder une presse portant officiellement sa marque à l'étranger, il ouvre par contre toujours ses colonnes à la presse communiste étrangère dont il reproduit fréquemment les articles ayant un rapport ou non avec la guerre d'Indochine.
Ces quelques apports extérieurs ne parviennent pas à donner un attrait à des journaux doctrinaux. Mais ceux-ci sont lus par le peuple parce qu'ils sont les seuls, et ils sont les seuls à être lus au peuple.
Claude
GUIGUES
(Indochine Sud-Est Asiatique, Octobre 1952)
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