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TACTIQUE ET STRATEGIE DU VIET MINH
A l'origine, en ces domaines, les deux principaux dirigeants du V.M. sont dépourvus d'expérience. Toutefois ils ont beaucoup réfléchi. Hô Chi Minh a écrit en 1941 « De la guérilla et de la formation des cadres militaires ». Giap, fervent admirateur de Napoléon, intarissable conteur des exploits des héros vietnamiens, a lu Sun Tze, Lin Biao, Clausewitz et Lawrence. Ce général qui préfère le chapeau mou au Mu (calot) va peu à peu faire mentir certains officiers de l'Etat-Major d'Hanoï qui affirmaient: « Giap ne peut pas nous battre car il n'a pas fait l'École de Guerre ».
En 1946, le commandement V.M. ne peut compter que sur ses seules ressources. Tchang Kaï Chek est sympathisant mais neutre. Les unités de Mao Tse Toung sont encore loin de la frontière. Nguyên Binh est autonome en Cochinchine. Jusqu'à cette date, l'Etat-Major V.M. a seulement coordonné des opérations contre le V.N.Q.D.D. au Tonkin et contre les T.F.E.O. en Annam et à la frontière du Laos.
Giap organise et commande l'A.P.V.N. selon des aphorismes de Lénine, Marx et Trotsky. L'un deux, formulé par Mao Tsé Toung, affirme : « L'ennemi avance, nous battons en retraite ; l'ennemi se retranche, nous le harcelons; l'ennemi est épuisé, nous l'attaquons; l'ennemi bat en retraite, nous le poursuivons ».
C'est alors qu'il commet sa première erreur tactique. Peut-être influencé par la population qui le 20 octobre 1946 accueille à Haïphong Hô Chi Minh, retour de France, en chantant, le poing levé, « La Marseillaise » dont les strophes belliqueuses conviennent à l'humeur guerrière du moment, Giap attaque les Français au Tonkin et en Annam le 19 décembre.
Très vite, il se rend compte de sa bévue et fait revenir la Brigade régulière « Dôc Lâp » dans le réduit national. De cette expérience se dégage l'idée force « que pour une armée relativement faible et mal équipée comme l'A.P.V.N., la conception classique de la guerre doit être rejetée. Des formes nouvelles de combat sont à inventer ». Ces appréciations s'inspirent d'un ouvrage écrit en 1947 par Mao Tsé Toung : « Notre mission dans les circonstances actuelles », adapté par Truong Chinh sous le titre: « La Résistance vaincra ».
Dix principes tactiques sont formulés sous l'aspect de sentences afin de mieux frapper les esprits. Giap écrit : « Tout général qui n'est pas rusé est un pauvre général, l'art de la ruse est la grande ressource des petites armées ».
Puis, il fixe un plan d'action en trois étapes:
- La première phase organise la résistance passive et la guérilla. A ce stade, les moyens sont regroupés, les ressources et les aides inventoriées, le territoire V.M. structuré. Les unités régionales et populaires sont mises à contribution pour épargner les forces régulières.
- Le deuxième temps allie la guerre de mouvement à une guérilla méthodique et généralisée dite « la guerre du peuple ». Au congrès politico-militaire de 1949,le Colonel Li Ban déclare : « La guérilla ne peut résoudre une guerre, c'est à la guerre mobile et aux batailles rangées qu'en revient l'honneur».
- En dernier lieu, l'équilibre des forces étant atteint avec l'ennemi, la contre-offensive générale (Tông Tân Gong) est déclenchée et aboutit à la victoire.
Ce programme, qui n'implique aucun impératif chronologique, va être appliqué jusqu'en 1954. La première étape dure jusqu'au printemps 1950, la deuxième atteint 1952-1953 et la troisième commence en décembre 1953. Dans le cas particulier de la Cochinchine, dès 1947-1948, Nguyên Binh s'écarte de l'orthodoxie officielle en privilégiant la création d'unités régulières au détriment des régionales et en passant directement à la deuxième phase du plan.
Giap commet également une seconde erreur en décembre 1950. Croyant les troupes françaises assez démoralisées pour lui permettre de prendre Hanoï, il envoie ses meilleures unités attaquer dans le delta où elles sont décimées par l'artillerie et l'aviation des T.F.E.O.
Les bibliothèques de l'A.P.V.N. contiennent un grand nombre d'ouvrages militaires chinois. Leur influence, liée à l'arrivée de nombreux conseillers envoyés par Mao Tsé Toung, est certes considérable. Toutefois, les solutions prônées par les experts de la R.P.C. pour l'exécution des opérations de l'A.P.V.N. sont «accommodées à la sauce vietnamienne ». Ainsi en est-il des attaques massives inspirées du « rouleau compresseur » russe, du manuel du génie d'assaut ressemblant à celui de la Wehrmacht et des procédés du service de sécurité (Công An) identiques à ceux de la Stasi en Allemagne de l'Est.
Au fil du temps, les événements donnent raison à cette tactique et le commandement V.M. est conforté dans son action. Hô Chi Minh en personne traduit en français l'ouvrage de Mao Tsé Toung : La guerre prolongée et reprend une pensée de ce dernier: « Notre stratégie est à 1 contre 10 mais notre tactique est à 10 contre 1 ». Giap prédit: « L'ennemi abandonnera l'offensive pour retomber dans la défensive. Les Français se trouveront pris dans un dilemme : pour vaincre, il leur faudra faire durer la guerre longtemps, alors que leurs moyens politiques et psychologiques exigent une rapide victoire ».
A la fin de 1953, il se mue en stratège. Alors que ses unités coupent la péninsule en deux de Dong Hoi à Thakhek, il envisage de les lancer à travers le Laos, le Cambodge et la Cochinchine tout en occupant les Hauts Plateaux. De fait, à cette époque, celles-ci n'auraient rencontré que peu d'obstacles sur leur chemin, l'essentiel des forces mobiles françaises se trouvant à Diên Bien Phu et dans le delta tonkinois. La valeur de deux divisions V.M. est déjà infiltrée dans cette dernière contrée, dont deux bataillons à Hanoï où ils sont « comme un peigne dans les cheveux ». L'obligation de réduire le camp retranché de Diên Bien Phu va retarder ce projet de 21 ans : il sera réalisé en 1975.
Dans le détail, la tactique V.M. se caractérise par :
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une souplesse et un réalisme remarquables. Ainsi certaines actions très prometteuses, telle l'attaque de Diên Bien Phu le 20 janvier 1954 à 17 heures, sont ajournées au dernier moment pour se voir préférer des manoeuvres moins risquées. De même, le refus de combats où les précieuses unités régulières pourraient être détruites est courant. Les unités rejoignent alors en s'évaporant habilement un des Chien Khu (bases) tonkinois. - une très grande efficacité. Il convient de n'attaquer qu'à coup sûr lorsque la supériorité numérique, tactique et morale est acquise. L'offensive n'est déclenchée qu'après une longue évaluation de tous les facteurs à prendre en considération, une réflexion profonde sur l'action à entreprendre, des reconnaissances minutieuses et l'obtention de renseignements concordants sur l'adversaire. Des bataillons spécialisés, tel le T.D. 426, sont chargés de cette dernière tâche. Le but est d'exterminer l'ennemi sans considération de gain de terrain ou de gloriole. Les principes stratégiques de Lin Biao :« quatre rapides et un lent » sont à appliquer. Ainsi, la mise en place, la concentration des troupes, le recueil de l'information et le combat doivent être accélérés. En revanche, la décision d'attaquer ne saurait être prise sans peser le pour et le contre et avec la ferme intention d'anéantir l'ennemi. Un adage V.M. précise « qu'il vaut mieux détruire un régiment que d'en disperser deux ». - une simplicité voulue de la manoeuvre. Le plus souvent, le commandement des T.F.E.O. ne parvient pas à déceler les intentions V.M. au début d'une action importante ; c'est fréquemment après coup que la raison des mouvements de l'adversaire lui apparaît dans ses grandes lignes. De la petite embuscade à la grande offensive des divisions, le schéma utilisé est sans complexité : direction principale unique, couvertures, diversions tendant à faire croire à une dispersion apparente sur le terrain alors que le choc essentiel a été prémédité et se joue quelquefois contre un objectif modeste. Afin de ne pas dévoiler ce dernier, la position à attaquer n'est en général arrosée que quelques heures avant l'assaut, par des mortiers ou des canons procédant à des tirs directs.
A ces considérations peuvent s'ajouter le souci extrême du camouflage, chaque combattant portant sur son dos un ensemble naturel d'herbes et de feuilles, ainsi qu'une prédisposition au combat nocturne. En outre, de 1951 à 1954, les moyens radio de l'A.P.V.N. ayant triplé, sa manoeuvre devient plus coordonnée ; avant cela, des agents de liaison, les Lien Lac, accomplissaient parfois des étapes considérables pour porter les ordres. En 1954, l'Etat-Major français estime que le commandement V.M. manie très bien son armée, « celle qu'il lui faut, adaptée à son terrain, à son tempérament et à sa mystique ».
Colonel Maurice RIVES
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