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LA PANOPLIE VIETMINH

Les combats qui se sont déroulés au Tonkin à la fin de l'année dernière (1951) et au début de cette année ont été possibles parce que le Vietminh y possède un armement abondant et moderne. Mais comment se fait-il que les rebelles puissent tenir tête aux troupes franco-vietnamiennes, encore mieux armées et entièrement équipées à l'occidentale ? Quelles sont leurs armes, dans le Delta tonkinois comme dans le Centre et le Sud-Vietnam ? Que leur apporte en réalité l'aide chinoise ?

Lorsqu'il se jeta dans la guerre, en 1946, le Vietminh s'équipa, assez médiocrement d'abord, d'armes prises aux Français, par trahison et en combat. Armes de toute provenance d'ailleurs : françaises, anglaises, américaines, russes, allemandes, japonaises aussi, puisque les soldats de l'Empire du Soleil Levant firent aux rebelles, au cours de l'année 1945, en quittant l'Indochine, généreusement cadeau de nombreux stocks.
Puis la contrebande s'est organisée. De la Thaïlande partirent des jonques qui accostèrent au Cambodge, en Cochinchine, en Annam. De sa frontière, des bandes se spécialisèrent dans le passage clandestin. Des éléphants furent dressés à passer, seuls, emportant sur le dos, cent cinquante à deux cents kilos de marchandise. De ports en ports, de postes en postes, surplus américains semés dans les îles du Pacifique, matériel abandonné en Chine, produits de toutes les usines du monde, par petites quantités déboulèrent vers le Tonkin et le Nord-Annam. Un nouveau marché s'était ouvert. Ce trafic fut un appoint sérieux pour les rebelles mais il ne fut jamais très inquiétant.
La face des choses changea d'abord au printemps de 1950, lorsque les communistes chinois occupèrent la frontière du Nord-Vietnam et surtout en octobre de la même année, quand les forces françaises évacuèrent Cao Bang et Lang Son, y laissant un important matériel récupérable. Échanges entre bandes frontalières et chefs locaux, troc de l'opium et trafic divers se transformèrent en un ravitaillement systématique, Les portes du réservoir chinois étaient ouvertes au Vietminh.
Un coup d'oeil sur la carte des dépôts existant à l'intérieur des frontières du Tonkin avant et après Cao Bang et Lang Son est éloquent. Une véritable floraison a éclos au sud et au sud-ouest de Cao Bang, le long de la RC. 3 et de la RP. 13, dans la région de Bac Kan, Thai Nguyen et de Tuyen Quang. Ces réserves sont alimentées par les routes qui, du Kouang Si, irriguent le saillant de Cao Bang en un réseau continu depuis la frontière de Chine.
Au cours de ces derniers mois, malgré les bombardements de l'aviation française qui sont une gêne sérieuse, mais non un obstacle insurmontable, les camions ennemis, Dodge et Molotova, de relais en relais, de dépôts en dépôts. descendent jusqu'aux plaines rizicoles du Thanh Hoa qui bordent, au sud, le delta du Fleuve Rouge.
Au même titre que les forces franco-vietnamiennes, le Vietminh a compris l'importance de la voie de communication, au fur et à mesure qu'il s'alourdissait et devenait tributaire de matériel de type occidental. Si le réseau routier en zone rebelle est encore sommaire, les transversales n'étant qu'embryonnaires, il n'en assure pas moins les grands itinéraires. Et, aujourd'hui, c'est par milliers de tonnes que le matériel descend de la Chine vers le Tonkin.
Il s'y arrête, dans sa presque totalité. Une petite partie parvient au Nord-Annam, mais relativement peu de chose dépasse le 16ème parallèle et Tourane et atteint la Cochinchine. Les risques d'interception par mer sont grands. Le transport par terre coûte trop cher. Il faut nourrir les coolies réquisitionnés avec du riz qui vaut, en zone vietminh, quatre fois plus qu'en zone contrôlée par les forces franco-vietnamiennes.

La pénurie d'armes des premières années et la difficulté d'approvisionnement actuelle de certaines régions ont été le moteur d'un effort remarquable de fabrication d'armes et de munitions dans des ateliers-paillotes perdus dans les hameaux, les forêts ou la brousse. Cet effort s'étendit à tout le pays, mais il fut facilité au nord par la possibilité d'employer des sources d'énergie inconnues dans le sud, bois, tourbe, houille blanche. L'occupation des dépôts de chemin de fer de Vinh, en Nord-Annam et le contrôle temporaire de Vinh. Yenh, au Tonkin, bases qui comportaient des stocks de matières premières, des ateliers pour le traitement des aciers spéciaux, des ateliers de pyrotechnie, furent d'un appoint sérieux pour le Vietminh. Car la principale entrave à son effort réside dans son incapacité presque totale de travailler les aciers spéciaux et dans la difficulté de trouver des explosifs. Il faut reconnaître que les explosifs que les Travaux Publics allouent aux carriers, le chlorate de potassium qui est octroyé sans contrôle aux charcutiers pour la conservation de leurs jambons, sont l'objet d'une extrême convoitise rebelle. Les bombes de l'aviation française, quand elles n'explosent pas, fournissent, elles aussi, de la matière première précieuse au Vietminh.
Les stocks de bombes japonaises, que l'on avait immergés à une trentaine de kilomètres de Saïgon, dans le Donnaï, furent récupérés par les rebelles : des plongeurs ont emballé les projectiles dans des filets suspendus à des troncs d'arbres, qui passèrent au fil de l'eau sous les yeux des sentinelles franco-vietnamiennes... jusqu'au jour où l'on découvrit le manège.
Le Vietminh a pu créer ainsi des centaines d'ateliers-usines où, à l'aide de ferraille récupérée et de matériaux de contrebande, il a copié les armes les plus diverses qu'il avait en sa possession. Il en a inventé de nouvelles, adaptées à ses possibilités et à la guerre qu'il mène.
Si le nombre de ces ateliers est moins élevé maintenant dans le Nord, où les armes chinoises arrivent aisément, ils prolifèrent en revanche dans le Sud-Annam et la Cochinchine, malgré les opérations qui permettent de les détruire périodiquement.
Au début, des techniciens étrangers, quelques Japonais, instructeurs « bénévoles », quelques déserteurs et des Vietnamiens formés en France dirigeaient les installations vietminh. Ces techniciens ont fait école. Les cours du soir n'enseignent pas seulement la littérature ou la doctrine marxiste.

Hommes-grenouilles et bombe volante
Si ces usines ne fabriquent que peu d'armes compliquées, elles sont parvenues à de bons résultats dans la construction d'engins simples. Elles ont même atteint une perfection presque géniale dans l'art des mines. Il y a une telle quantité de modèles de mines à traction, piégées, à allumage électrique, à pression, qu'il faut renoncer à les énumérer.
La Cochinchine, pays d'eau, a spécialement étudié les mines marines et fluviales qui ont donné du fil à retordre aux troupes de l'Union française. Des « hommes-grenouilles», volontaires de la mort, ont été formés par le Vietminh.
Parmi les mines dernières nées, la « F.T. », à charge creuse, fixée au bout d'un bambou, s'applique contre le mur d'une tour ou l'enceinte d'un poste qu'elle peut, sinon détruire totalement, du moins ouvrir en causant des pertes à la garnison. Lorsque l'ouvrage à prendre est entouré de terre, de grillage ou sérieusement protégéé par un tir de mitrailleuse, il arrive, comme dans l'assaut du poste de Tu Vu, le 10 décembre 1951, au cours de la bataille de la Rivière Noire, que des « volontaires de la mort », la charge attachée sur la poitrine, viennent se coller, sous les balles, aux défenses pour les faire sauter. Il existe aussi une mine à charge plate, masse tronconique de 50 kg., quadrillée, dont l'allumage est obtenu par une batterie de 200 piles électriques de poche postée à 20 mètres de l'engin. Très répandu, le « bengalore » comporte une charge qui n'est plus bourrée dans un tube métallique mais dans un bambou. Depuis les combats de la RC. 6, des mines en bois ou en carton non détectables par la « poêle à frire », tout élément métallique ayant été supprimé, ont fait leur apparition.
Les grenades de tous types, depuis la plus employée, la grenade défensive quadrillée, jusqu'au projectile lancé par fusil, sont de plus en plus efficaces.

A côté de ces engins orthodoxes, des « bombes volantes » d'invention locale sont projetées par des mortiers. Elles possèdent une tête énorme, prolongée par un empennage soi-disant stabilisateur et une hampe de bois. Elles rentrent, ailettes comprises, dans le tube du mortier. Ces bombes, d'une efficacité très médiocre, ont une faible portée 150 mètres environ.
Quant aux mortiers, ils ont été très soigneusement étudiés par le Vietminh. De nombreux modèles ont été réalisés, mais les ateliers semblent se fixer à une production de calibre de 50 mm à 185 mm. Bien que, pour obtenir une réelle précision, l'alésage de l'âme du tube soit très délicat (une erreur de dizième de millimètre, en variant la pression intérieure, fausse les calculs de trajectoire) les mortiers vietminh sont assez efficaces. Mais, en fait, les techniciens ennemis ne sont jamais parvenus à calculer la vitesse du projectile dans le tube.

Dès 1948, le Vietminh fabriquait des bazookas, qu'il s'agisse des imitations de type classique, tirés à l'épaule (60 mm) ou d'un type plus lourd, monté sur affût-trépied (75 mm). Un nouveau bazooka de 60 mm, trépied, copie exacte du 75 mm vient de faire son apparition. La qualité des bazookas est, en général, bonne. En raison des difficultés d'approvisionnement en aciers nécessaires, les mitrailleuses et les fusils-mitrailleurs de fabrication entièrement locale sont extrêmement rares. Mais le Vietminh a fait, pour la construction des mitraillettes, un gros effort. Leur rôle est primordial dans les engagements rapprochés, très fréquents en terrain couvert. De bonnes copies d'un grand nombre de modèles connus ont été trouvées. Par sa simplicité et la facilité d'imitation, la « sten-gun » a obtenu une nette préférence.
Le fusil, en revanche, de quelque modèle et de quelque calibre qu'il soit, est assez médiocre. L'explication normale est la difficulté de rayer un canon aussi long, de faire les ressorts et toutes pièces en aciers spéciaux. En fait, le Vietminh ne donne pas l'impression d'avoir jamais attaché beaucoup de prix à cette arme. Ses essais retracent curieusement, dans leurs différents stades l'historique européen de l'arme. Le calibre le plus couramment fabriqué est le 7,7 qui utilise un type de balle assez répandu (fusil « 36 » français). De curieux fusils, aux larges canons, non rayés, de 16 mm, ont été découverts. Ils sont souvent utilisés avec des munitions de chasse. Une opération en Cochinchine a ramené, l'an dernier, une très jolie épure datant de 1948. Elle servait à la fabrication d'un fusil que l'on devait bourrer par un petit orifice sur la culasse et dont on enfilait la balle par le canon. Une came externe avec amorce, déclenchée par une détente, devait donner l'explosion.
Quant aux armes de poing, la plus grande fantaisie semble avoir présidé à leur développement. Elles sont des copies d'armes occidentales, niais généralement simplifiées. Cependant, quelques « créations » locales, à chargement simple, doivent être relevées. Tel ce 9 mm. Pour le charger, il faut enlever le canon, introduire une cartouche dans la culasse et refermer.
Le Vietminh a, d'autre part, tenté de remplacer l'artillerie classique, trop lourde pour lui, par une artillerie portative de fortune. Il a imaginé une demi-douzaine de « canons sans recul », qui ne nécessitent pas de mise en batterie compliquée. Le « S. K. Z. », abréviation de « Sung Không Liât » (canon sans recul) est maintenant très répandu dans toute l'Indochine.
Il est impossible de clore cette étude sommaire sans relever deux « curiosités » de la panoplie vietminh. Le tube « lance-fléchettes », dont un exemplaire a été trouvé à Saïgon-Cholon, comporte un projectile empoisonné au curare qui garantit un assassinat discret et silencieux. La deuxième « curiosité » est un engin bizarre, dont ni les qualités, ni les buts n'ont pu être à coup sûr définis par les armuriers. C'est dans toute l'acception du terme l'arme secrète » du Vietminh ; elle échappe même à la description (photo ci-contre).

Quelques dimensions de l'aide chinoise au V.M.
Le Tonkin, parti dans la guerre comme la Cochinchine avec les armes les plus disparates a pu, depuis un an, faire passer tout ce matériel hétéroclite de ses troupes régulières à ses troupes régionales et populaires pour ne laisser aux premières que du matériel standardisé.
L'augmentation du potentiel de feu de ses divisions d'infanterie (304, 308, 312, 316, 320, 325) et de sa division lourde (artillerie et génie, n° 351) a été vertigineux, grâce à l'aide directe chinoise. On peut dire que son infanterie a une puissance de tir pratiquement égale à celle des troupes franco-vietnamiennes.
A l'heure actuelle, les troupes régulières du Vietbac et des Lien Khu 3 et 4, territoire équivalent au Tonkin, sont entièrement équipées d'armes livrées par la Chine. En même temps que son potentiel absolu augmentait, la standardisation, qui permet un ravitaillement rationnel en munitions, développait encore la puissance de feu.
Mais il est assez difficile d'affirmer la provenance originelle de ce matériel. Les arsenaux chinois ont une excellente qualité de production. Ils copient parfaitement tous les modèles étrangers, russes, japonais et en particulier américains. Cependant, la présence de quantités importantes de fusils tchèques est certaine.
Si l'artillerie lourde n'a pas fait son apparition dans les rangs ennemis, ce n'est que parce que le Vietminh ne dispose pas de moyens de transport suffisants. Il lui faut 100 hommes pour servir une pièce de 75, ce qui explique qu'en dehors de la difficulté de leur ravitaillement en munitions, il est moyennement intéressé par la capture de ces canons, sauf en cas de front stabilisé, comme sur la Rivière Noire. Son artillerie lourde est constituée par quelques 70 mm de montagne et 57 mm sans recul.
La D. C. A. qui est le fait nouveau de la guerre du Nord - et vient de nous coûter la perte d'un certain nombre d'avions - est assurée par des canons de 20 mm, des mitrailleuses de 13,2 mm, 12,7 mm, et de 7, 7 mm en général de fabrication chinoise - (copie d'américain). Aucune pièce de D. C. A. lourde n'a encore été détectée.

Et la Chine fournit tout. La seule limitation à cette aide matérielle est la possibilité d'absorption des troupes vietminh. Elles sont presque « saturées », bien que le nombre d'armes puisse ne pas sembler énorme. Il ne faut pas oublier que le Vietminh, qui a une connaissance parfaite du terrain et de grandes qualités manoeuvrières peut, en général, approcher plus près de son objectif que les troupes franco-vietnamiennes. Il va au combat avec un potentiel de feu presque toujours inférieur à celui de son adversaire. Sur des bataillons d'intervention moyens, de 700 à 800 hommes, il est courant de n'en voir que 500 ou même 400 engagés.
Ces chiffres ne sont évidemment pas rigides. Une des qualités du Vietminh est justement la souplesse de sa formation.
La supériorité relative des forces franco-vietnamiennes réside dans l'aviation et l'artillerie, véritables terreurs des soldats ennemis. Les coups qu'elles ont portés dans les derniers mois ont durement atteint le potentiel humain adverse.
Mais, en plus d'une aide matérielle, la Chine a ouvert plusieurs camps d'instruction aux officiers et hommes de troupe vietminh. Ce sont des centres d'entraînement pour toutes armes, sauf les blindés et l'aviation. Une des divisions d'Hoa Binh revenait, toute entière, d'un « pèlerinage aux sources ».

En conclusion, la Chine qui forme des spécialistes et fournit le matériel voulu aux troupes, ne semble guère pouvoir faire plus actuellement étant donné le degré de saturation des effectifs vietminh. En matière absolue, elle ne crée pas une plus grande menace à mesure que le temps passe. Mais elle n'en est pas moins un lourd handicap : elle forme des spécialistes que le Vietminh peut faire tuer, leur remplacement étant assuré. Elle garantit le renouvellement des armes et l'approvisionnement constant en munitions.

Claude GUIGUES
(Indochine Sud-Est Asiatique, Juillet 1952)


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