| |
Voyage de billets de banque le 9 mars 1945
En mars 1945, j'étais à Haïphong en vacances chez mes parents.
En effet, ayant fait ma licence de droit et une année de doctorat en droit privé à la Faculté de Droit de l'Indochine à Hanoï (à l'époque, Ecole Supérieure de Droit), je travaillais depuis septembre 1943 à l'Etude de Maître Fernand Fays, notaire à Saïgon. A l'occasion des fêtes du Tet 1945, Me Fays m'avait autorisé à prendre quelques semaines de vacances chez mers parents, au Tonkin, en prenant le train Trans-Indochinois de Saïgon à Hanoï, bien que la voie ferrée entre Hué et Hanoï soit souvent coupée par les bombardements américains et alliés, affectant les ponts empruntés par la voie ferrée et nécessitant un transbordement des voyageurs d'une rive à l'autre pour prendre un nouveau train.
Le 8 mars 1945, ayant terminé mes vacances, j'étais à Hanoï prêt à prendre le train pour Saïgon. Or les bombardements alliés venaient de couper la voie ferrée aux alentours de Vinh, ce qui retardait mon départ.
J'appris que M. Paul Gannay, Inspecteur Général de la Banque de l'Indochine était sur le point de partir pour Saïgon avec un camion transportant une trentaine de caisses de billets de banque. Le camion devait s'arrêter à Dong Hoï (Annam) où les caisses de billets seraient transbordées sur un wagon de chemin de fer allant à Saïgon.
Je me suis donc rendu le 8 ars 1945 à la Banque de l'Indochine de Hanoï pour voir M. Gannay, qui m'a confirmé qu'il partait le lendemain, 9 mars, à 6 heures du matin, en convoyant un camion transportant une trentaine de caisses de billets de banque en piastres, nouvellement imprimés par l'IDEO et non encore émis, à destination de Saïgon via Dong Hoï.
M. Gannay accepta sans difficultés que je l'accompagne, heureux même que je puisse éventuellement l'aider lors du transbordement des caisses de billets du camion au wagon de chemin de fer réservé à Dong Hoï.
Nous sommes donc partis le 9 mars au matin à bord d'un camion de l'Aviation Militaire sous les ordres d'un Adjudant-chef et sommes arrivés à Dong Hoï tard le soir. Le camion militaire a été entreposé dans l'enceinte de la Garde Indochinoise et M. Gannay a désiré passer la nuit dans des couvertures auprès des caisses de billets, dans le camion, avec son domestique dénommé Ban. J'ai moi-même passé la nuit auprès d'eux.
Le lendemain, 10 mars, vers 7 heures du matin, nous nous sommes rendus au Bungalow de Dong Hoï, soit l'hôtel local, pour y déjeuner. Dans la rue de Dong Hoï séparant la Garde Indochinoise du Bungalow, nous avons rencontré un passant français qui nous a dit que "l'Indochine Française n'était plus française" et que la speakerine de Radio-Saïgon venait d'annoncer que l'Armée japonaise avait attaqué et neutralisé toutes les garnisons françaises la veille, 9 mars, à 20 heures, et édicté une proclamation obligeant les ressortissants français à demeurer concentrés dans 7 villes (Hanoï, Haïphong, Hué, Nha Trang, Saïgon, Phom Penh et Tourane) et les astreignants à un couvre-feu. Les déclarations de ce passant nous ont paru étonnantes puisque dans cette rue, nous voyions passer des soldats japonais n'ayant rien d'agressif vis à vis de nous.
Nous allâmes donc déjeuner au Bungalow et nous vîmes arriver l'Adjudant-chef qui avait convoyé notre camion. Il nous précisa avoir reçu l'ordre de rejoindre l'aéroport le plus proche, c'est-à-dire celui de Dong Hoï. En conséquence, M. Gannay lui a demandé d'effectuer immédiatement le transbordement des caisses de billets de banque du camion stationné à la Garde Indochinoise jusqu'à la gare de Dong Hoï, distante de 3 ou 4 kilomètres, où un wagon de la Compagnie de Chemins de Fer avait été réservé par M. Gannay.
Le transbordement fut donc immédiatement exécuté et nous nous installâmes dans le wagon auprès des billets de banque. Ce qui nous étonnait, c'est que le peloton de soldats japonais stationné dans la gare de Dong Hoï et chargé de sa surveillance, ne manifestait aucune attitude agressive envers nous.
Par contre, vers 11 heures du matin, un train arriva de Vinh en direction de Hué et s'arrêta dans la gare de Dong Hoï. Aussitôt, le peloton de soldats japonais de la gare se précipita sur les voyageurs français descendant du train pour les prier de se mettre en rang et de se diriger vers des locaux annexes de la gare. Voyant cela, M. Gannay, son domestique et moi, nous nous enfermâmes dans notre wagon de billets de banque (wagon de marchandises).
Une heure plus tard, un bruit puissant d'avions survolant la gare à basse altitude se produisit et M. Gannay en conclut que 'aviation américaine ou alliée s'apprêtait à bombarder Dong Hoï et sa gare. Il décida en conséquence que nous devions nous mettre aussitôt à l'abri de ces bombardements éventuels en nous rendant dans les tranchées les plus proches. Cette alerte aérienne dura environ une demi-heure et, après le départ des avions, M. Gannay décida que nous devions rejoindre notre wagon, ce que nous fîmes aussitôt, ce wagon étant distant d'environ 100 mètres des tranchées que nous occupions. Mais, sur ce chemin, nous rencontrâmes un groupe de soldats japonais armés qui se précipitèrent sur nous pour nous fouiller. M. Gannay, qui avait un revolver dans une de ses poches, refusa de le remettre de son plein gré et se le fit arracher de force par un soldat japonais vociférant. Je m'empressai de calmer M. Gannay en lui demandant de se plier de bonne grâce aux désidératas des japonais armés. Ces soldats nous amenèrent dans un local annexe de la gare où se trouvait un groupe de 4 ou 5 français, prisonniers comme nous des Japonais.
Là-dessus, un nouveau bruit puissant se fit entendre, révélant le passage de plusieurs avions américains ou alliés, à basse altitude, au-dessus de la gare. M. Gannay, traumatisé par e nouveau raid, était persuadé qu'un bombardement de la gare allait avoir lieu ; aussi, il nous demanda de nous rendre à nouveau dans les tranchées qui se trouvaient dans une zone dégagée, non loin de notre local. Mais toutes les portes de notre local étaient gardées par des soldats japonais armés.
M. Gannay demanda successivement à chacun de ces soldats l'autorisation d'aller dans les tranchées et se vit chaque fois opposer un refus agacé. Il me demanda de solliciter à mo tour cette autorisation, mais je me heurtais au même refus sec. M. Gannay demanda à nouveau de sortir mais, excédé par son insistance, le soldat japonais gifla sèchement et fortement le joue de M. Gannay. Celui-ci, qui, à 70 ans, n'avait jamais reçu une gifle et par un réflexe bien compréhensible, gifla immédiatement à son tour le soldat japonais, lequel, fou de colère, frappa M. Gannay à la tète avec la crosse de son fusil et le bourra de coups de pied, en appelant les autres sentinelles japonaises à venir frapper et malmener M. Ganay projeté à terre.
Les 4 ou 5 Français présents et moi-même étions consternés et essayions de calmer le commandant japonais en lui disant qu'il s'agissait d'un vieillard à ne pas maltraiter. Les soldats finirent par se calmer, d'autant que les premiers coups de crosse avaient fait éclater le cuir chevelu de M. Gannay qui était presque chauve et avaient provoqué un épanchement de sang important et ininterrompu. Les flots de sang impressionnèrent les soldats qui s'arrêtèrent.
Il nous restait à soigner M. Gannay sans médecin et sans médicaments ! Après avoir lavé ses plaies, notamment sur la tête, nous eûmes l'idée de prendre une ou deux cartouches de cigarettes que nous possédions à titre de denrée contingentée et de les dépouiller de leur papier, pour obtenir plusieurs plaques de tabac noir que nous avons appliqué sur les plaies pour arrêter l'hémorragie.
Là-dessus, nos geôliers japonais sont revenus toujours menaçants et ont mis un revolver sur la tempe de M. Gannay en lui disant : "Dans cinq minutes, tu seras fusillé", ceci accompagné de gestes méprisants non équivoques. Puis, venant à côté de chacun des 5 autres français, dont moi-même, ils ont répété leur simulacre en nous mettant leur revolver sur nos tempes respectives et en nous promettant une exécution dans les 5 minutes suivantes et en nous montrant du doigt leurs chronomètres...
Après leur départ, j'étais ulcéré par tous ces simulacres dont nous ne savions pas vraiment s'il s'agissait de simulacres. C'est alors que je me suis permis de tancer respectueusement M. Gannay en lui disant : "Vous avez exagéré et maintenant c'est nous qui allons payer !". M. Gannay s'est excusé. Nos geôliers sont alors revenus et à nouveau ont braqué leur revolver sur la tempe de M. Gannay en lui disant qu'il serait exécuté ans 5 minutes. Puis, en braquant leur revolver sur nos tempes en nous disant cette fois que nous serions ligotés, et en mimant l'opération avec leurs poignets croisés. Ils se sont ensuite retirés et je me suis permis de dire à M. Gannay : "Il y a un progrès ! Je veux bien être ligoté, mais pas exécuté !". Ils sont encore revenus une demi-heure après en nous apportant à manger : du riz et des fruits.
Le lendemain, nous sommes revenus à la Garde Indochinoise où nous avons trouvé d'autres Français de Dong Hoï, prisonniers comme nous. Il faut noter que le coup de force japonais du 9 mars 1945 a donc eu lieu à la gare de Dong Hoï le 10 mars à 11 heures.
Quelques jours plus tard, M. Gannay, son domestique et moi-même sommes allés au Bungalow de Dong Hoï, en résidence surveillée. Début avril, un autocar de Français de Vinh est arrivé à Dong Hoï. Ces Français, au nombre de 10 ou 15 m'ont demandé de me joindre à eux avec l'autorisation des Japonais. J'ai obtenu cette autorisation et suis arrivé à Hué avec ce car d'où nous avons pris le train pour Saïgon.
M. Gannay s'est vu refuser cette autorisation et est resté à Dong Hoï jusqu'en mai-juin, époque à laquelle il a eu la permission de rejoindre Saïgon avec son domestique.
Le wagon de billets de banque, lui, est parti pour Saïgon sous la surveillance des Japonais et a été remis à la Banque de l'Indochine à Saïgon en mai ou juin 1945.
Jean MANESCAU
>
Haut de page
:
-
Des caisses de billets de banque le 9 mars 1945
>
Chronologie
:
-
>
Autres rubriques
:
-
La première attaque japonaise contre l'Indochine en septembre 1940
-
La victoire navale de Koh Chang en janvier 1941
-
Le drame des troupes indochinoises en mars 1945
-
Le retour de la France en 1945
-
Les massacres de septembre 1945 à Saïgon
-
La Légion Etrangère en Extrême-Orient (1939-1945)
-
Langson, 9 mars 1945
-
Mars 1945-Février 1946 au Tonkin
>
Retour
:
-
La seconde guerre mondiale en Indochine
|