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La victoire navale de Koh Chang (janvier 1941)
Janvier 1941. Tous les yeux du monde sont tournés vers l'Europe où l'Allemagne triomphante se prépare à de nouvelles conquêtes et espère assurer son hégémonie sur tout le continent. La France meurtrie commence à réagir sous la botte allemande et suit avec espoir les efforts de ses fils repliés en Angleterre pour continuer la lutte. L'Afrique du Nord, encore hors du conflit, prépare la revanche. Mais personne ne s'intéresse à nos soldats et marins qui, oubliés au bout du monde, s'opposent, avec des moyens ridiculement réduits, à ces autres envahisseurs mégalomanes que sont les Japonais.
Dès septembre 1940, ceux-ci ont tenté un premier coup de force sur notre Indochine, et les premiers morts occidentaux de la guerre du Pacifique, non déclarée, ont été les Français de Langson. Après quoi le Japon préfère agir indirectement, pour ne pas heurter ouvertement l'opinion anglo-saxonne, et favorise l'intervention de ses alliés siamois sur le Cambodge et le Laos. D'octobre 1940 à janvier 1941, c'est une série d'agressions auxquelles s'oppose de son mieux notre armée coloniale sous-équipée. Notre marine relève elle aussi le défi et n'éprouve aucun complexe à l'idée d'affronter les Thaïlandais.
Pourtant ceux-ci disposent d'une flotte importante : deux garde-côtes cuirassés modernes, deux autres plus anciens, une dizaine de torpilleurs tout neufs, quatre sous-marins, des avisos, des dragueurs.
Pour leur faire face, nous n'avons que des forces bien moindres : un croiseur léger, le "Lamotte-Picquet", des avisos coloniaux, "Dumont-d'Urville" et "Amiral-Charner", deux avisos anciens, "Tahure" et "Marne". C'est tout. Division hétérogène sur tous les plans (armement, vitesse, rayon d'action), mais qu'un même esprit anime et dont l'entraînement est très poussé.
C'est pourquoi, lorsque notre gouverneur général, l'amiral Decoux, lui donne le feu vert, une opération "coup de poing" est mise rapidement sur pied par l'amiral Terraux, commandant la Marine en Indochine. Sous le commandement du capitaine de vaisseau Bérenger, commandant le "Lamotte-Picquet", nos cinq bâtiments se rassemblent à Poulo Condor d'où ils appareillent le 15 janvier à la nuit pour faire route discrètement vers le golfe du Siam et les bases ennemies.
Des renseignements en provenance de notre aviation maritime nous indiquent la présence d'une escadre importante sur la rade de Koh Chang, base protégée par une multitude d'îlots. Malgré les difficultés de l'approche, Bérenger n'hésite pas à aller chercher l'ennemi dans ses propres eaux.
Et le 17 janvier au matin, notre force navale, divisée en trois groupes fermant autant de chenaux d'accès à la rade, surprend au mouillage cinq bâtiments siamois. Malgré leur vive réaction, deux torpilleurs sont rapidement coulés au canon, tandis qu'un troisième torpilleur et un garde-côte sont endommagés et se retirent du champ de bataille. Par contre, le garde-côtes cuirassé "Dhomburi", profitant de sa supériorité en blindage et en armement, soutient un combat de près de deux heures, virevoltant dans le dédale des îlots où le "Lamotte-Picquet" n'hésite pas à le suivre... Combat à l'issue duquel, désemparé, en feu, et prêt à couler bas sous le tir précis de notre croiseur, il va s'échouer dans les petits fonds de la côte.
L'intervention de l'aviation siamoise est aisément repoussée par notre D.C.A. et nos cinq bâtiments, absolument intacts, regagnent, le 19 janvier au matin, leur base de Saigon où ils reçoivent un accueil triomphal.
Ainsi le fer de lance de la marine siamoise est mis hors d'état de nuire et nos adversaires ne se risqueront plus à sortir de leurs ports.
Le retentissement de cette affaire est énorme dans toute l'Asie du Sud-Est où la France cesse de paraître quantité négligeable. Il est de fait qu'une victoire siamoise aurait préludé à notre élimination rapide. La nôtre va, au contraire, contribuer à faire basculer la politique japonaise vis-à-vis de l'lndochine française. Désormais les Nippons ne vont plus chercher à nous réduire par la force, mais ils vont tenter d'obtenir par la diplomatie, et profitant de la méfiance maladroite des Anglo-Saxons à notre égard, des facilités supplémentaires pour leur permettre de brûler les étapes en direction des territoires du Sud.
Les accords qui suivront, entre Tokyo et Vichy, bien que très contraignants en 1941, seront notre sauvegarde pendant les quatre années suivantes. Ils auront en effet le mérite de reconnaître notre pleine souveraineté sur le pays, où l'Administration française, dans la totalité de ses services, continuera à remplir ses missions sans aucun contrôle des Japonais, même après l'entrée en guerre de ces derniers (décembre 1941).
Il devait en être ainsi jusqu'à l'agression nippone de mars 1945. C'est dire qu'il s'en est fallu de quelques mois pour que cette situation paradoxale dure jusqu'à la capitulation du Japon... ce qui eût changé beaucoup de choses en Extrême-Orient.
Certes on ne refait pas l'histoire ; mais un fait d'armes comme celui de Koh Chang peut en inverser le cours. Seule victoire véritablement sans appel dont la France puisse s'enorgueillir sur mer tout au long des deux dernières guerres mondiales, elle mérite beaucoup mieux que l'oubli dans lequel la laissent les livres et les manuels scolaires. Ne serait-il pas juste que le nom de Koh Chang figure un jour à la poupe d'un de nos bâtiments ?
Mais après les heures de gloire, hélas ! les années de souffrance.
On sait que notre isolement du reste du monde et le manque total d'assistance face aux Japonais devaient nous obliger à de véritables prouesses pour permettre à l'Indochine Française de survivre dans un environnement résolument hostile.
Les convois, nécessaires à notre économie, entre le Nord et le Sud du pays allaient être décimés sous les attaques adverses. De 1942 à 1944, les trois-quarts de nos bâtiments, de guerre et de commerce, étaient coulés, entraînant la perte d'une proportion considérable de leurs équipages. Le reste devait disparaître sous les coups des Japonais en mars 1945, tandis que les détachements de marins, en liaison avec leurs frères de l'armée de terre, livraient, dans des garnisons ou en brousse, un combat ignoré, sans espoir mais non sans gloire, qui devait durer parfois plusieurs mois.
Seule rescapée, une petite force navale composée de deux petits patrouilleurs et d'une demi-douzaine de jonques, devait maintenir en baie d'Along le pavillon français jusqu'à la victoire.
L'honneur était sauf, et les marins d'Indochine, ceux de Koh Chang et ceux des convois, ceux de la brousse et ceux des jonques, ceux des cages de la Kempetai et ceux des camps de la mort japonais, malgré l'oubli dans lequel on les a laissés, avaient, à juste titre, la conviction d'avoir fait tout leur devoir et d'avoir bien mérité de la Patrie.
Contre-amiral Paul ROME
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