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>Langson, 9 mars 1945

 

Langson 9 mars 1945

Récit de Mère Marie Sainte Jeanne d'Arc

Dès la fin de février nous constatons un étrange mouvement de troupes japonaises. Chaque jour arrivent de Chine d'interminables défilés de soldats harassés qui fuient, dit-on, devant l'avance chinoise. C'est ainsi qu'en allant à la poste, le mercredi matin 7 mars, nous nous inquiétons de voir des camions japonais qui stationnent le long de la voie ferrée, en plein centre. Pendant la journée ces troupes défilent dans toutes les rues en chantant des hymnes de guerre. Nous n'en comprenons pas les paroles mais ces cris "appellent le sang" nous dit un officier français. Dans la journée du 8 ces chants s'intensifient et font passer des frissons ; ceux qui les ont entendus ne peuvent les oublier. Le soir de ce même jour la femme d'un sous-officier demande à coucher à l'orphelinat ; son mari qui l'accompagne nous dit que la citadelle est en état d'alerte. La journée du 9 se passe dans une pénible attente ; les Annamites nous disent que les Japonais préparent un coup pour le soir, la citadelle est toujours consignée. Révérende Mère Prieure se décide à aller voir M. le Résident ; il est environ 5 heures du soir. L'Inspecteur de la Sûreté sort du bureau lorsqu'on nous y fait entrer. M. le Résident nous montre un télégramme officiel qu'il a reçu dans la journée de la résidence supérieure de Hanoï : les chefs de province sont prévenus d'une attaque probable des Japonais doublée d'un soulèvement national du côté des Annamites. Malgré ce double danger M. le Résident reste optimiste. En souriant il nous dit qu'il est convié, ainsi que les autorités militaires, à un souper offert par les chefs japonais et qu'au cours du repas on doit lui faire "le coup du Père François" - ce sont ses propres expressions.
- "Mais alors, répond Mère Prieure, refusez M. le Résident. Vous avez beaucoup de raisons à alléguer : votre santé, très ébranlée depuis quelque temps, l'absence de Mme Auphelle, partie à Hanoï pour faire des achats, et la maladie de vos deux enfants (ils avaient la coqueluche)".
Et M. Auphelle de répondre avec son beau sourire :
- "Et l'honneur, Ma Mère ?"
- "Alors, M. le Résident, quelles mesures prendre en cas de conflit ?"
- "Rien n'a été prévu pour les civils, répond M. Auphelle, mais je vais aller voir le colonel et je vous enverrai un mot avant de me rendre au souper".
Et du même air tranquille et confiant M. le Résident nous invite à passer à son hôtel pour y voir ses deux enfants souffrants. A la vue de ces petits, âgés respectivement de 5 et 6 ans, nous entrevoyons le sort cruel qui les attend en cas d'arrestation de leur père et nous supplions M. le Résident de nous les confier.
- "Mais voyons, ma Mère, il n'y aura rien, il faut être optimiste ! "
- "Nous ne sommes pas pessimistes, M. le Résident, mais bien opportunistes, nous nous souvenons de 1940 !".

Pauvre M. Auphelle, il est mort sans savoir ce qu'étaient devenus sa femme et ses enfants ! Nous rentrons vers 6 heures au couvent et nous faisons 4 grandes malles de nos objets les plus précieux ; nous les portons à la citadelle aux acclamations des sentinelles qui nous crient :
- "Vous avez raison, les soeurs !"

Les Japonais nous tirent dessus
De là nous nous rendons chez Mgr Hedde pour lui confier une valise de papiers importants, le priant de la garder dans son coffre-fort. Monseigneur ne veut rien accepter; il parle dans le même sens que M. le Résident. Nous rentrons à la maison mais au lieu de prendre le chemin ordinaire qui longe le mur de la citadelle, nous nous souvenons d'une promesse faite aux deux vieilles religieuses de St Paul de Chartres : "En cas de danger, nous avaient-elles demandé, veuillez nous prévenir". Nous passons donc chez elles à notre retour : cette visite charitable nous sauve, car nous aurions été tuées si nous avions suivi l'itinéraire coutumier. A peine commençons-nous à expliquer aux deux religieuses l'objet de notre visite tardive que des coups de fusil partent de l'autre côté de la rue où se trouve le Génie. Nous quittons précipitamment les religieuses de St Paul pour rentrer au Couvent ; il est 8 heures 15 du soir et toutes les lumières sont éteintes. Nous courons aussi vite que nous le pouvons mais les Japonais nous tirent dessus. Nous rampons jusque chez nous ; difficilement nous parvenons à fermer la grande porte d'entrée, à gagner la salle de communauté et à fermer les volets des fenêtres qui donnent sur la citadelle. Notre première pensée, bien sûr, est pour nos soeurs et enfants laissés au couvent. Personne. Personne dans le bâtiment des soeurs ; nous allons à l'orphelinat et nous crions dans l'obscurité la plus complète :
- "Enfants, enfants, où êtes-vous ?"

Un bruit assourdissant répond seul à nos appels : c'est celui d'un obus qui vient de détruire l'auvent de l'étage et de casser toutes les vitres d'une fenêtre. Tout à coup nous distinguons, venant du fond du jardin, dans la direction d'un abri construit contre les bombardements, des cris de : "Mère Prieure ! où est Mère Prieure ?"
- "Ici", répondons-nous, et ordre est donné à chacune de rester où elle est car le danger est trop grand pour essayer de traverser le jardin. Nous passons la nuit à prier, à attendre la mort : mortiers, obus, balles, sifflent sur nos têtes, les tuiles dégringolent.

C'est infernal, au dire d'un officier français qui pourtant en a vu d'autres ! Une balle a la mauvaise idée de traverser le plafond, une autre de se loger au-dessus de la porte de Mère Prieure, une troisième de siffler littéralement sous son nez. Malgré ces dangers, nous avons la sensation que notre vénérée Mère Fondatrice nous protège, nous l'invoquons avec tant de filiale confiance ! Après la guerre nous saurons que ce n'est que par miracle que nous n'avons eu personne de tué, ni même de blessé : "Vous étiez en plein champ de tir", nous diront les officiers étonnés de cette protection si évidemment surnaturelle. Bien sûr, les dégâts matériels sont très sensibles : tout le côté de la chapelle situé face à la citadelle est bien touché, mais les obus se sont arrêtés à la statue de la Sainte Vierge : n'est-ce pas touchant ? A une heure du matin nous avons une forte émotion : sur la véranda extérieure nous entendons des pas feutrés.
- "Les voilà"

Nous tendons l'oreille et nous percevons un appel
- "Ma Mère!"
- "Qui est là ?"
- "Mme Rousnet et sa fille qui vous demandent de les abriter".

Vite nous ouvrons et nous entendons le récit tragique de cette pauvre dame qui, cachée derrière un rideau, a passé quatre heures avec la horde japonaise qui avait envahi son domicile. Sa fillette, âgée de dix ans, lui répétait sans cesse : « Allons chez les soeurs, Maman ; là-bas il y a le Bon Dieu".

Le dernier salut au drapeau
Comment ont-elles pu arriver jusqu'à nous ? Voilà bien un autre miracle : s'engouffrant dans une petite porte aux yeux des Japonais qui viennent de découvrir leur cachette, elles ont dû franchir dans l'obscurité des corps morts ou en position de tir puis se faire un passage à travers les fils de fer barbelés qui entourent le poste, se sauver dans les rues en rasant les murs, franchir enfin notre mur de clôture pour tomber dans la cour de récréation des enfants. Elles nous arrivent sans avoir pu sauver le moindre objet - ce sera du reste le sort de toutes les pauvres dames de Langson. Vers 8 heures du matin nous rappelons les enfants de l'abri où elles ont passé la nuit ; on déjeune tant bien que mal et la journée se passe dans de pénibles alternatives. Des incendies violents éclatent de tous côtés, la fusillade redouble avec le jour qui paraît. Vers midi nous assistons à l'évacuation de la citadelle : nos troupes se replient - mauvais signe. Dans l'après-midi deux soldats africains viennent nous demander de les cacher ; nous refusons énergiquement, craignant d'attirer sur l'orphelinat de dures représailles. Ces militaires nous assurent que tout est perdu, que les Japonais ont arrêté les chefs ; nous les invitons à faire leur devoir. Peu après c'est un tirailleur annamite qui vient nous supplier de lui donner des vêtements de civil pour lui permettre de rentrer chez lui ; pendant que nous l'écoutons, sur la véranda du réfectoire, les Japonais qui nous ont vus nous envoient une bonne rafale : une balle passe en sifflant entre le tirailleur et nous. Vers 4 heures les soldats français qui tiraient du rocher situé entre la citadelle et le couvent abandonnent leur poste, faute de munitions. A la même heure nous avons une grosse émotion : des avions ! des avions ! C'est le salut, croyons-nous. Ils sont 7. Hélas ! Nous sommes bien vite déçues en les entendant bombarder les postes : ce sont des avions ennemis. Notre bel optimisme nous abandonne. Vers 5 heures le feu diminue d'intensité, un clairon annonce la reddition des troupes. Cependant nous ne pouvons encore croire à la défaite des Français : il y a les forts, nous disons-nous ; depuis 4 ans des travaux considérables de nuit et de jour en ont fait des ouvrages de défense puissants - mais les émissions de gaz et de liquides enflammés dans les galeries et les casemates obligent les troupes à hisser le drapeau blanc. De la véranda de l'orphelinat nous assistons au dernier salut au drapeau du fort Brière de Lisle. Il est environ 6 heures du soir. Cependant nous nous couchons sans méfiance ; ce salut, croyons-nous en nous accrochant à un dernier espoir, est peut-être un signe de victoire ? Comme nous ne recevons aucune nouvelle du dehors, nous voulons espérer malgré tout. Dès l'aube nous tendons l'oreille vers la citadelle ; des sons de voix françaises nous arrivent. Il faut cependant nous rendre à l'évidence : les portes de la citadelle sont gardées par des sentinelles japonaises. Les voix que nous entendons sont celles des prisonniers français ; c'est donc bien la défaite.

Les pertes sont nombreuses
Vers 10 heures deux soldats japonais sautent notre mur de clôture et viennent chercher les soeurs françaises. L'un d'eux braque son pistolet sous le cou de la Mère Prieure et lui demande : "Française ?". "Oui". "Une ?". "Non : trois". "Partez".

Nous suivons ces deux soldats jusqu'à la porte de la citadelle où est groupée toute la population française de Langson, tant civile que militaire. Nous apprenons là ce qui s'est passé dans les journées précédentes. A 6h30 du vendredi soir 9 mars, les autorités françaises s'étaient rendues à l'invitation à dîner des Japonais. Vers la fin du repas elles ont été arrêtées, puis emmenées à Ky Lua. Des témoins de ce lâche attentat viennent prévenir le Bureau de la Place ainsi que la citadelle, mais l'arrestation des chefs amène forcément un flottement dans le Commandement français ; l'ennemi en profite. Les pertes sont très nombreuses des deux côtés ; en 20 heures de combat 40% des troupes françaises sont mises hors de combat : on compte 90 morts. Du côté japonais les pertes sont si lourdes (environ 1.000 morts) qu'elles exaspèrent l'ennemi : il se vengera en massacrant 3 jours plus tard, près de 600 prisonniers, à coup de pioche et de baïonnette et en décapitant tous les chefs...

Revenons à notre arrivée à la citadelle. Nous avons apporté une valise avec nous : elle est fouillée à plusieurs reprises. Ce que nous apprenons des dames nous fait trembler : dans les deux nuits qui ont précédé notre arrestation il y a eu plusieurs viols ; nous avons donc affaire à des brutes ! Du reste il y a peu de vrais Japonais, mais une vraie Légion Étrangère japonaise, composée de Mongols, de Coréens, de Mandchous ; l'audition de ces noms suffit pour ceux qui les connaissent... Vers 11 heures une de ces brutes vient nous chercher et nous emmène dans une chambre très étroite située sous un escalier. Mère Prieure entre la première, sans méfiance ; la porte est si étroite qu'une seule personne peut pénétrer. Elle ne voit que trois matelas étendus à terre et trois individus louches. L'un d'eux la saisit par les poignets ; Chère Mère joue à l'ignorance et, relevant sa manche, montre qu'elle n'a ni bracelet ni montre - ce dont les Japonais sont très friands. Les deux soeurs restées dehors comprennent le danger et la tirent de ce guêpier. Une deuxième fois la même soldatesque vient nous chercher, nous intimant l'ordre de prendre nos valises et de les suivre ; nous refusons énergiquement malgré les menaces du revolver. Du reste la présentation de cette arme nous fait sourire : la mort aurait été une telle délivrance à ce moment ! La journée se passe donc dans une préparation intense à la mort. Vers 6 heures nous mangeons du bout des lèvres et nous nous préparons à prendre un peu de repos.

La prison
Vers 9 heures, des soldats japonais viennent brutalement nous donner à toutes l'ordre de partir de là et de les suivre. Où nous conduit-on ? Les officiers français sont épouvantés et le commandant docteur essaie de résister à l'ordre des Japonais, mais ceux-ci menacent de leurs armes, il faut céder ! Alors, dans la nuit, à travers une ville déserte et désolée, par-dessus les arbres abattus par les mortiers, les morts, les têtes coupées, commence le vrai calvaire. Mais où nous conduit-on ? Pour tromper sans doute les recherches et pour prolonger cette promenade nocturne, on nous fait faire des détours qui nous conduisent enfin à la prison. Dans la cour on nous groupe par 10, puis on nous pousse dans les cellules de condamnés où il n'y a de place que pour une personne - sans air, ni lumière, ni toilette (on nous pardonnera ce détail, mais ce ne fut pas le moins pénible étant donné le nombre que nous étions). Cependant, est-ce réaction nerveuse, est-ce détente après l'appréhension de la journée, toujours est-il que dès que nos gardiens eurent tiré les verrous dans les cellules nous avons été prises d'un fou rire bienfaisant. On s'empresse d'allumer une bougie pour se rendre compte des lieux. C'est un espace de 1,50 m. sur 2,50 m. environ - un bat-flanc en occupe les 9/10èmes ; au pied deux trous pour immobiliser les pieds du condamné. En haut du mur, face à la porte, une étroite ouverture laisse passer dans la journée une faible lumière ; la porte a deux ouvertures juste assez grandes pour qu'un oeil puisse de dehors voir les faits et gestes des occupants. Quatre fois au moins pendant la nuit on vient nous compter ; une fois ce dénombrement faillit tourner au tragique ! Les gardiens de notre cellule ne trouvaient que 9 internés au lieu de 10 ; une des prisonnières s'était-elle sauvée ? mais Dieu sait comment ! Soudain les visages se détendent - on comprend la signification des "hou-hou" d'un des gardiens : il s'agit du chien d'une des détenues - il compte parmi les 10 ! C'est assez dire sur quel rang nos ennemis nous placent. Dans la journée nous croyons reconnaître la toux de Monseigneur, serait-il en prison ? Nous appelons. Le Père Willigeers, qui partage la cellule de Monseigneur, nous répond : "Oui, Monseigneur a été arrêté". Il ne devait être relâché que 8 jours après nous.

Les visites officielles
La journée se passe, interminable. On ne nous apporte rien à manger alors on chante des cantiques, on prie... Mais les estomacs crient la faim. Va-t-on nous laisser là mourir de faim ? Et de soif ? "Mon Dieu, pitié", disons-nous dans l'intime de notre coeur. Les enfants crient, les bébés appellent leur "lele" ! C'est pénible à entendre. Vers 6 heures du soir on entend grincer les verrous ; que va-t-on nous faire ? On nous apporte enfin une boule de riz avec de l'eau bouillante dans des bidons d'essence. Dieu que c'est bon ! La fillette et le bébé que nous avons avec nous rient et se disputent les grains : pauvres petits. Puis on nous fait sortir 5 minutes dans la cour ; là des nattes sont étendues à terre ; on nous dit de nous y asseoir. Sans nous consulter et craignant le massacre, nous refusons. On nous ramène alors en cellule. Le lendemain nous avons l'honneur de nombreuses visites officielles : des officiers supérieurs japonais se succèdent pour venir jouir sans doute de notre humiliation et de nos souffrances. Chaque fois que la lourde porte de notre cellule s'ouvre et leur envoie une bouffée de son odeur nauséabonde, ces Messieurs reculent avec une grimace significative et se bouchent le nez. Le mercredi après-midi un lieutenant japonais, plus humain, nous fait une visite : "What do you want ?", nous dit-il. "De l'air !", nous écrions-nous. On sera surpris de notre réponse. Pourquoi n'avons-nous pas répondu : "La liberté !" ; c'est que le besoin d'air était devenu si pressant ! L'asphyxie commençait son oeuvre. Ce brave officier nous répondit qu'il n'était pas un officier supérieur mais il ajouta : "Demain vous changerez de maison".

Bombardements américains
Une heure après cette promesse se réalise. On nous amène toutes, femmes et enfants dans une grande chambre - celle des "condamnés à mort" lisons-nous au-dessus de la porte d'entrée. La chambre est nue, seuls des bat-flanc en ciment circulent le long des murs et servent de lits ; c'est un peu froid mais l'air ne manque pas - on se trouve donc presque bien. Nous étions là depuis peu lorsque des avions américains se font entendre ; les voilà qui piquent sur le pont qui est à une vingtaine de mètres de la prison où nous sommes. Femmes et enfants crient et veulent s'abriter dans les tranchées qui sont devant la porte de la cellule, mais les sentinelles les repoussent. Alors au milieu de cette panique c'est le bombardement du pont et du séminaire où les Américains tuent ou blessent par erreur environ 400 tirailleurs indochinois faits prisonniers par les Japonais. Le lendemain, jeudi, on nous fait mettre en rang dans la cour de la prison, il y a distribution de boules de riz, puis en route. Où nous mène-t-on encore ? Nous l'apprenons bientôt ; on nous arrête devant ce qui fut "l'Hôtel des Trois Maréchaux". Dans quel état nous le revoyons ! Depuis un an cet hôtel avait été transformé en cercle pour les officiers. Que de drames ont dû s'y passer dans la nuit du 9 au 10 si nous en jugeons d'après les traces de sang que nous trouvons ; tous les matelas ont été éventrés et leur contenu jeté dans le puits avec plusieurs cadavres, nous assure-t-on. On nous met 16 et plus par chambre ; le parquet en bois sera doux pour la nuit ! La première nuit est supportable, mais celle du vendredi au samedi est tragique. Dans la journée du vendredi des groupes de Français enfermés à Ky Lua viennent nous rejoindre et ces dames reparlent à nouveau des craintes de viol ; que devenir la nuit, sans lumière, avec des portes aux panneaux enlevés ? Nous obtenons d'un Japonais un papier interdisant aux soldats de pénétrer dans la chambre que nous occupons avec 14 dames. On convient qu'en cas de danger les dames des autres chambres appelleront : "Ma Mère". A peine sommes-nous étendues que ce cri part de toutes les pièces - et quels cris ! Le souvenir seul nous en donne encore la chair de poule ! "Vite, ma Mère... vite, ce sera trop tard... Pitié, venez !".

Mais que faire contre ces brutes ? Comment se diriger dans ces sombres couloirs sans craindre de tomber entre leurs mains ?... Une idée : rassemblons dans notre chambre toutes les dames qui veulent venir... Alors c'est la ruée vers nous... vers les soeurs. Vite, nous les faisons entrer, mais les soldats japonais les suivent. Nous les attendons sur le pas de la porte : à quelles brutes avons-nous à faire ?

Transfert à la mission
- "Priez la Sainte Vierge", dit Mère Prieure à ces dames apeurées, puis s'approchant de l'un des soldats - un Mandchou sans nul doute, elle lui présente le papier du docteur japonais. La soldatesque se retire dans le couloir, mais elle ne part pas de là ; toute la nuit elle arpente le corridor dans l'espoir de pouvoir réussir, lorsque les forces de résistance nous abandonneront. Nous décidons alors de former un barrage à l'entrée de notre chambre ; nous invitons les dames à prendre du repos et nous installons trois chaises devant l'entrée. Toute la nuit pendant que les prisonnières dorment, nous veillons, récitant chapelet sur chapelet. Avec leurs souliers de caoutchouc les soldats s'approchent à plusieurs reprises de la chambre ; de crainte de nous endormir nous nous prévenons mutuellement de leur approche... et toujours ces énergumènes trouvent trois anges veillant sur de pauvres femmes à la merci d'une soldatesque païenne et barbare.

Le matin, au lever du jour, nous étions bien lasses mais aussi bien heureuses de cette nuit de garde en compagnie de notre Mère du Ciel...

Dans la journée du samedi les deux enfants de M. le Résident demandent à venir dans la "chambre des soeurs". Pauvres petits ! Comme nous sommes heureuses de les recueillir et de les entourer d'un peu d'affection et de soins, car tous deux ont la coqueluche. Le lendemain, dimanche 18 mars, leur maman arrive de Hanoi. Elle a appris l'arrestation de son mari, elle se constitue prisonnière et vient avec nous ; on devine l'émotion de se revoir ! Le lendemain, c'est la fête de notre bon St-Joseph : ne va-t-il pas nous délivrer ? Nous avons fait une neuvaine si fervente ! Le matin du 19 se passe - rien ! deuxièmes Vêpres, toujours rien. Mais voici que vers 5 heures du soir les Japonais nous intiment l'ordre de partir. Encore ! Et où ? On chuchote : "On nous emmène à la Mission".

Est-ce possible ? Voici que notre bon St-Joseph nous réserve pour cette fin de journée une double consolation : la délivrance de Monseigneur et notre transfert à la Mission. Quelle joie et quelle émotion de retrouver notre vénéré Pasteur après de si grandes épreuves ! Ce transfert prit les proportions d'une marche triomphale ; nos soeurs, nos domestiques et des pauvres Annamites prévenus vinrent au grand complet nous escorter. Notre brave Toto (notre buffle) était là aussi pour porter nos valises. Le lendemain, mardi, nous avons encore à nous débattre avec un commandant de gendarmerie japonais qui vient enlever la femme du Résident pour la conduire au colonel qui "désire la voir". Mme Auphelle supplie l'officier de la laisser auprès de ses enfants. Nous joignons nos supplications aux siennes et nous obtenons que le soi-disant interrogatoire qu'on veut lui faire subir ait lieu à la Mission même. Furieux, le Japonais accepte, à condition de causer seul avec Mme Auphelle dans une chambre.

N.B. : Dans son livre Mourir à Lang Son, Georges Fleury a rendu hommage à "Mère Marie Ste Jeanne d'Arc, décédée à l'abbaye de Saint-Rambert-en-Bugey en 1979, qui s'était occupée avec Simone Boissaye des femmes et des enfants captifs à Lang Son ".

Transmis par Michel Brocheriou


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