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Le retour de la France en 1945
Le 28 juillet 1945, le général Sabattier qui, du 10 avril au 12 juin 1945, a été délégué du Gouvernement Provisoire de la République Française dans la péninsule indochinoise, écrit au général de Gaulle : "Nous ne sommes, ni militairement, ni politiquement, ni économiquement prêts à reprendre pied en Indochine". Le 3 août suivant, il conclut un autre rapport par cette phrase : "Ne nous laissons pas surprendre".
De fait, à cette époque, la France a des préoccupations plus immédiates en Métropole et manque cruellement de moyens. Elle n'a pu élaborer de plans sérieux pour rétablir sa souveraineté dans une Union Indochinoise dont elle est séparée depuis presque quatre ans.
La naissance du CEFEO
Le 9 décembre 1941, le Comité de ia France Libre à Londres déclare la guerre au Japon. Il faudra cependant attendre le 20 septembre 1943 pour que le général Blaizot soit nommé Commandant éventuel des Forces Françaises en Extrême-Orient. Sur le papier, ces forces qui demeureront toujours symboliques vont revêtir diverses compositions théoriques.
En 1943, environ 250 gradés ou tirailleurs indochinois sont recrutés en Afrique du Nord, au profit de la French Indochina Country Section de la Force 136 basée à Meerut (Indes) et du Corps Léger d'Intervention à l'entraînement à Djidjelli (Algérie). Le 7 juillet 1944, l'Etat-Major du général Blaizot installé près d'Alger dresse un plan d'opérations en Asie du Sud-Est. Etant donné la recommandation des Alliés de ne pas faire combattre en cette région des Africains ou des Maghrébins, le concours de 30 000 originaires de la péninsule est envisagé. La provenance de ces effectifs n'est pas précisée. L'Union Indochinoise étant alors sans communication avec la Métropole encore occupée par les Allemands ainsi qu'avec les autres territoires d'Outre-Mer, le rassemblement d'un tel effectif semble utopique. En effet, outre les 250 hommes évoqués ci-dessus, il n'existe guère que le Bataillon Indochinois, cantonné à Madagascar, pour participer éventuellement à l'intervention projetée.
Par ailleurs, le recours à des autochtones pour combattre les Nippons suscite des opinions divergentes.
Les détracteurs
Ils allèguent le manque de combativité supposé de ces militaires et le peu de confiance à leur accorder. Dans sa directive n° 3 du 10 septembre 1944 le général Mordant, chef de la résistance en Indochine, a prescrit que "seuls les Français de souche pourraient dans un premier temps être recrutés pour l'action clandestine". Les désertions présumées de nombreux tirailleurs à partir du 9 mars 1945, alors que beaucoup de commandants d'unité ont en réalité licencié les hommes qu'ils ne pouvaient plus nourrir, ont occulté les actes de courage et de dévouement accomplis par les Indochinois lors du coup de force nippon. Aussi, le 3 août 1945, le général Sabattier estime que, lors de la libération de la péninsule, ils ne pourra être récupéré pour de futures opérations que 12.000 militaires uniquement européens.
Les tenants de l'utilisation des Indochinois
Dans un tout autre registre, certains chefs de formations réfugiées en Chine soulignent l'excellente conduite des autochtones. C'est ainsi que le chef de bataillon Borg vante la bravoure des hommes du 1er RTT lors de la reprise du poste de Man Mei fin avril 1945 et que le chef de bataillon Meyer du l0ème RMIC affirme "que les Laotiens peu guerriers se sont montrés plus combatifs qu'on ne s'y attendait". Le capitaine Dumonet du I/10ème RMIC évoque "ses Chasseurs laotiens si dévoues, si fidèles et malgré tout si gais". Le capitaine Caminadas du 5ème REI dit "que ses Tonkinois se sont comportés en légionnaires et que, comme eux, ce sont des combattants émérites". Enfin, le 25 juin 1945, le capitaine Isnardon, qui a été parachuté le 25 février 1945 près de Thai Nguyen, rédige à New Delhi un rapport favorable à l'utilisation d'Indochinois dans les opérations de guérilla. Il cite en exemple les 25 Tonkinois de la Force 136 largués le 22 mars 1945 près de Son La avec le capitaine Dampierre. Ces parachutistes "ont manifesté le désir de combattre les Japonais qui ne leur inspiraient aucune crainte particulière". Leur conduite à Ban Tu a stupéfié les officiers en poste au Tonkin depuis quelques années.
Les effectifs Indochinois disponibles le 16 août 1945
Hors de la péninsule
- 13.600 tirailleurs en France, en Allemagne, en Algérie et à Madagascar, très travaillés par la propagande nationaliste,sont à l'origine de nombreux désordres : grèves, soutien actif aux émeutiers algériens du 8 mai 1945, assassinat de gradés francophiles. Ainsi le 14 juillet 1945 à Dannemarie (Haut-Rhin) une représentation théâtrale annamite est donnée au 3ème Bataillon de Tirailleurs Coloniaux. Alors que "l'empereur va être pris par le dragon dans une grand bruit de pétards et de cymbales" un coup de feu claque. L'adjudant Hanh, excellent sous-officier, s'écroule grièvement atteint. Dans le même temps, le général Juin, Chef d'Etat-Major Général s'oppose à ce que le Bataillon FTPF "Vietnam" soit inclus dans les rangs du CEFEO. Par contre, à Madagascar, le Général Lelong estime que le Bataillon Indochinois est "bien instruit, bien constitué et prêt à être employé" (1). Il profite d'ailleurs de l'occasion pour réclamer la parité des soldes entre Asiatiques et Européens.
- A Shanghai, les éléments de l'ancien Corps d'Occupation de Chine récusent en majorité l'autorité des gradés français. Certains de ces 3.300 militaires ou policiers sont cependant volontaires pour retourner servir en Indochine.
- Les autochtones de la Force 136 et du CLI sont déjà engagés ou sur le point de l'être.
En bref, sur 30.000 soldats ou ouvriers indochinois se trouvant hors de leur pays natal, seuls 2.000 environ, presque tous Cambodgiens ou Cochinchinois, sont disposés à aider la France à rétablir son autorité dans la péninsule.
En Indochine et ses confins
A part la 2ème Compagnie du I/10ème RMIC qui, au Laos, s'est scindée en cinq détachements, il n'existe plus en Indochine de forces françaises constituées. Les 48.384 militaires et les 26.825 gardes autochtones recensés le 9 mars 1945 sont à cette époque :
- dans le Kwang Tung et le Yunnan, avec un effectif s'élevant le 24 mai à 3.223 hommes. Dans un piètre état physique, décimés par de nombreuses désertions, en butte à la virulente propagande nationaliste d'Annamites agissant sous l'uniforme chinois, ces troupes ne seront pas utilisables avant quelques mois. D'ailleurs,aussi bien la Chine que les USA s'opposent à leur retour au Tonkin. Ce mouvement a été demandé par leur chef, le général Alessandri, appuyé dès le 21 août par le général Leclerc. Ce dernier, fort injustement, a dit de ces soldats une semaine plus tard : "Une grande partie d'entre eux s'est retirée en Chine sans tirer un coup de fusil, vous devinez leur ardeur combative".
- En Indochine même, où ils ont été démobilisés régulièrement ou se sont libérés de leur propre chef, attendant la suite des événements dans leurs villages. Très peu ont accepté de servir en tant qu'auxiliaires de l'armée japonaise. Un plus grand nombre a rejoint volontairement les rangs du Viêt Minh. C'est le cas du sous-lieutenant Pham Thu Lang du 10ème RMIC, "le meilleur officier indochinois de l'armée française", décoré le 10 mars 1945 de la Légion d'Honneur à Vinh. En septembre 1945, d'autres sont rappelés sous les armes par un décret signé d'Ho Chi Minh. Ceux-ci, d'ailleurs, ne manifestent pas toujours des sentiments anti-français virulents. Ainsi, le 17 mars 1946, à HanoÏ, lors d'une cérémonie franco-vietnamienne, l'ex-tirailleur "05" du 3ème RTT vient fraternellement donner l'accolade à ses anciens sous-officiers européens. D'autres gradés indochinois sont à cette époque assassinés par le Viêt Minh, tels le lieutenant Tran Van Gia du 3ème RTT ou le sergent-chef Tu Thiem Lam du 19ème RMIC enterré par dérision dans une porcherie. Quelques-uns de ces militaires échappent à l'exécution en fuyant comme le lieutenant Phan Trong Vinh du 1er RTT qui, en marchant de Vinh Yen à Vietri puis jusqu'à Lao Kay, réussit à rejoindre les troupes de Chine. Immédiatement après la capitulation nippone il convient aussi de signaler les possibilités de recrutement en faveur de la France dans les populations laotiennes, méos, khas ou nungs. Des gradés comme les lieutenants Deuve et Tavernier à Paksane et Thakhek, le lieutenant Vong A Sang en zone côtière tonkinoise, le sergent Bounleuth à Mahaxay, le sergent Kat à Thakhek ainsi que le Prince Boun Oum dans le Sud Laos sont susceptibles par leur ascendant personnel d'emmener sur le champ de nombreuses recrues dans nos rangs.
Les idées du Commandement relatives à l'utilisation des autochtones
Lorsqu'il arrive en Asie, le général Leclerc ignore tout de l'Indochine et des Indochinois. Dans l'avion qui le transporte à Kandy le 18 août, il parcourt un ouvrage de Paul Doumer, "l'Indochine Française", paru en 1905. C'est la seule documentation que son entourage a été en mesure de lui fournir. Le chef d'escadron Weil qui voyage avec lui n'a pas encore eu connaissance des événements du 9 mars 1945. En cours de route, le lieutenant Mus, de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, leur prodigue quelques notions concernant les pays dont ils vont avoir bientôt la responsabilité militaire.
En dépit de ces lacunes, le vainqueur de Koufra va être progressivement acquis à l'idée d'utiliser des éléments autochtones. Ainsi, le 23 août, il fait ajouter une remarque additionnelle à l'ordre général n°1 du général Mac Arthur. Par cette disposition "les militaires indochinois seront remis aux autorités françaises pour être réarmés". Au cours de la conversation, le commandant en chef américain lui dit "Emmenez le plus de monde possible". Le même jour, au Laos, le chef d'escadron Imfeld demande instamment que les gardes locaux soient pourvus de fusils.
Le 2 septembre, un document rédigé à Kandy prescrit que "les Indochinois en service avant le 9 mars 1945, sauf ceux ayant rejoint les forces japonaises, seront appelés sous les drapeaux dès que cela sera possible". Le Commandement espère récupérer 1.500 Montagnards, 500 Laotiens, 3.000 Cambodgiens et 7.000 Vietnamiens.
A ce moment-là l'Etat-Major français installé à Ceylan n'a aucune idée de l'état d'esprit des habitants de la péninsule. Quelques jours auparavant le général Leclerc n'a-t-il pas affirmé : "La situation nous échappe complètement".
Plus concrètement, le Commandement français écrit le 14 septembre : "Les unités à former sur place seront le seul moyen d'assurer une occupation complète du pays". Une liste de corps à reconstituer d'urgence est donnée. Parmi ceux-ci figure le IV/l0ème RMIC qui est en Chine. Kandy envisage alors de faire accomplir par cette formation un raid commando de Tsao Pa à Ban Me Thuot, soit 1.500 kilomètres à travers des contrées tenues par les Chinois, les Japonais et le Viêt Minh. Le chef de bataillon Lepage qui commande l'unité est volontaire avec ses officiers et sous-officiers, parmi lesquels les adjudants-chefs Y-Djo et Y-Dong, pour accomplir cette mission à haut risque, qui au demeurant ne sera jamais exécutée.
Les premiers éléments indochinois du CEFEO
Les enrôlements de ces hommes vont tout d'abord être effectués au gré des circonstances.
Le 3 septembre, l'officier de liaison de 1ère classe Cédile, celui dont les Saigonnais disent ironiquement "avec ou sans Cédile, on sera toujours déçus", instaure une éphémère police auxiliaire. Celle-ci sera supprimée le 23 suivant car "elle crée plus de difficultés qu'elle ne rend de services". Ensuite, la Garde Volontaire de la Libération est mise sur pied par le commandant Le Carrère et le capitaine Leblanc. Elle aligne 500 hommes dont quelques Annamites, répartis en quatre détachements en Cochinchine et un au Laos. Ces forces vont surtout accompagner le groupement de la 2ème DB dans ses opérations, au cours desquelles plusieurs GVL tomberont. L'organisme sera dissous le 1er janvier 1946.
Au Laos, 61 militaires annamites et 50 Rhadés évadés du camp de Ban Ban se présentent aux forces de guérilla. Le 8 septembre le lieutenant Dewavrant est tué alors qu'il porte le tirailleur Y-Nieng grièvement blessé au combat de Nape.
Le 15 octobre, le général Leclerc part à Phnom Penh et y fait arrêter le premier ministre pro-japonais Son Ngoc Thanh. Un sous-officier et sept tirailleurs cambodgiens du 5ème RIC l'accompagnent. Les militaires deviennent ensuite les gardes du corps du Prince Monireth "qui est enchanté de les voir si bien équipés et d'apprendre qu'ils sont soldés comme leurs camarades européens". Rapidement, quatre compagnies de Khmers sont alors organisées par la mission française d'instruction militaire.
Une centaine de militaires cochinchinois s'entraîne autour des lieutenants Tran Van Don et Le Van Kim pour être parachutée à Hué afin d'y préparer le retour de l'ex-Empereur Duy Tan.
Au Laos, la 2ème compagnie du I/10ème RMIC sort de la clandestinité. De nombreux volontaires se présentent pour être incorporés "dont quelques douaniers annamites désireux de lutter contre les Lao Issaras". En novembre, quatre bataillons de Chasseurs Laotiens, trois commandos et des guérillas dans le Nord sont déjà opérationnels.
Le 25 octobre, le lieutenant Leroy, ancien du BTMSA, aide le groupement Massu et le Bataillon SAS du 5ème RIC à reprendre My Tho. En libérant la prison de la ville, il recrute quelques Annamites francophiles qui y étaient incarcérés. Parmi eux, se trouvent Jean-Baptiste Phan Vinh Phuoc du village de Xuan Dong et Joseph Nguyen Van Duoc. En mars précédent, ces paysans ont aidé des marins français, pourchassés par les Japonais. Plus tard, torturé par le Viêt Minh, Duoc perdra la jambe et Phuoc sera blessé au combat et amputé d'une main. Tous deux seront cités à l'Ordre de l'Armée de mer en 1948.
Ces premiers partisans perçoivent tous les mois 100 piastres et une indemnité de combat de 30 piastres ainsi qu'une paire de souliers de basket. Le 24 novembre, ils se distinguent à Tan Hanh en causant des pertes aux rebelles. Leur ardeur au combat fait dire aux parachutistes : "Nous préférons les avoir avec nous qu'en face". Après avoir dégagé avec ses hommes encadrés par quelques sous-officiers eurasiens l'île d'An Hoa, le lieutenant Leroy est accusé par la radio viêt minh "d'avoir en un mois tué 1.071 personnes, violé 61 femmes, volé 2.948.415 piastres et réquisitionné 12.000 litres d'huile de coco", ce qui est tout de même beaucoup pour un seul homme, fervent catholique de surcroît.
Le 17 novembre, jour de l'occupation de Ban Me Thuot par le groupement de la 2ème DB, de nombreux anciens tirailleurs du BTMSA se présentent pour être enrôlés. Le 6 décembre cinq groupes de tirailleurs cambodgiens Krom vivant en Cochinchine sont incorporés au Commando Ponchardier. Ces recrues sont confiées à l'enseigne de vaisseau Schultz ou englobées dans une section de parachutistes sous les ordres de l'adjudant Pasdeloup ; d'autres servent avec le lieutenant Delay, un ancien du 11ème RIC. A la fin de l'année 1945, les notables du village de Ben Tranh (Mytho) se plaignent de ne pas disposer d'armement. Ils craignent en effet des représailles de la part du Viêt Minh après le départ des troupes françaises. Une telle peur manifestée par des Vietnamiens ralliés sera, hélas, fréquente dans les années à venir. Le 24 décembre, le commandement autorise les militaires annamites présents au 11ème RIC à participer au maintien de l'ordre dans Saigon. L'opération "est de nature à renforcer un sentiment de confiance parmi les habitants. L'essai est à faire dans les quartiers indigènes de la capitale et sera étendu, s'il est concluant, à la province au fur et à mesure des dégagements. Les tirailleurs devront être très bien habillés et commandés par un jeune officier secondé par un adjudant-chef annamite". Le lendemain, une note du 1er bureau réglemente l'admission des Indochinois dans l'armée régulière et fixe leurs statuts divers.
Quelques jours après son arrivée à Saigon le général Leclerc, lucide, commence à s'apercevoir que la France n'a pas réuni en Indochine les moyens militaires suffisants pour asseoir rapidement sa politique dans la péninsule. Le libérateur de Strasbourg, à qui le journal nationaliste Quyêt Chien a promis "3 pieds de terre vietnamienne pour son poste de commandement définitif", va très vite prendre l'exacte mesure des énormes difficultés qui l'attendent pour mener à bien sa mission.
(1) Placée à Antsirabé sous les ordres du chef de bataillon Martin de Lassalle cette formation ne rejoindra pas l'Indochine en corps constitué. Par contre, la 1ère Brigade d'Extrême-Orient, qui auparavant avait compté jusqu'à 237 originaires de la péninsule, quittera Tamatave en décembre 1945 avec 71 Indochinois dont 38 Cambodgiens.
Colonel Maurice RIVES
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