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Dans la région des mines de Hongay entre mars 1945 et février 1946
Note liminaire : Cet article est extrait des notes prises par Monsieur René Sainte-Claire Deville qui avait passé la plus gande partie de sa carrière, comme ingénieur des mines, à la Société Française des Charbonnages du Tonkin (S.F.C.T.) de 1932 à 1947. Il était en 1945 Ingénieur-adjoint à la Direction des Charbonnages à Hongay, petite ville et port charbonnier situé sur la Baie d'Along à l'est-nord-est de Haïphong.
L'occupation japonaise Les premiers temps de l'occupation japonaise (de septembre 1940 à décembre 1941) n'apportèrent pas de changements notables dans la région des mines. Aucun contrôle ne fut apporté ni à l'exploitation ni aux ventes, production et livraison restant à peu près normales. Après Pearl Harbour, et surtout après l'intensification des raids aériens américains sur les mines, on vit de nombreux passages de troupes, des installations sporadiques de batteries de D.C.A. (qui semblèrent ne causer aucune gêne à l'aviation américaine), et surtout de nombreuses visites de membres de missions économiques nippones. Production et ventes ne cessaient de décliner, les raids aériens entravant les transports fluviaux et empêchant toute navigation dans le Golfe du Tonkin. Après le 9 mars 1945, Hongay et les centres miniers furent occupés en permanence, jusque vers le milieu du mois de juillet par les troupes japonaises, et une section de la gendarmerie nippone s'installa à Hongay. Les Charbonnages furent mis sous contrôle de l'armée japonaise, représentée par deux civils de la maison Mitsui Bussan Kaisha. Ce contrôle se borna en fait à signaler à l'armée japonaise le matériel qui pouvait l'intéresser et à le faire réquisitionner. Les enlèvements de matériel portèrent sur de grosses quantités (principalement matériel électrique, cuivre, aciers, carburants, huiles, etc...). Quelques Français de Hongay eurent à subir les rigueurs de l'armée et de la gendarmerie japonaises : certains d'entre eux furent incarcérés et torturés. Comme partout en Indochine, les Japonais saisirent les armes, postes radio, appareils photographiques et jumelles des Français. Pendant toute cette période, l'ordre fut loin de régner dans la région. Les postes militaires français gardant la frontière chinoise ayant disparus, les bandes pirates eurent le passage libre, se répandirent au Tonkin et attaquèrent en particulier les centres miniers de Campha-Mines et de Campha-Port qui furent entièrement pillés. A Campha-Port, le 7 août, l'Ingénieur dirigeant le centre fut enlevé par des pirates venus en jonque et abandonné, malade, sur la côte chinoise, près de Pakhoi, d'où il fut évacué sur Kunming, par l'aviation américaine. Les vols de tous ordres se multiplièrent, sans qu'aucune répression efficace intervint, tant de la part des Japonais que de la part de la police annamite. Dès le 15 mars, des agitateurs annamites s'étaient répandus dans la région, excitant la population contre les Français. Il y eut des attaques contre certains Français, mais heureusement rien de très grave. On notera que parmi les premiers agitateurs, se trouvaient deux matelots annamites déserteurs.
Période comprise entre la reddition japonaise et l'arrivée des premières troupes chinoises. Les Japonais se désintéressèrent de tout, dès que leur reddition fut connue. Pendant quelques jours il y eut beaucoup de flottement parmi la population annamite. Par exemple, dès que fut connu l'arrêt des hostilités, spontanément, les ouvriers d'un important atelier congratulèrent leurs chefs français de la fin des hostilités et les asurèrent qu'ils désiraient revenir le plus rapidement possible aux conditions de travail d'avant-guerre. Cependant, les troupes françaises n'arrivant pas, les propagandistes des partis de l'Indépendance, qui avaient mis une sourdine à leurs appels, devinrent de plus en plus actifs. D'autre part, le renversement du gouvernement de Bao-Daï eut sa répercussion à Hongay, par l'arrivée, le 26 août, d'éléments de troupes Viet-Minh. Cette arrivée se traduisit par une recrudescence de l'agitation anti-française qui se concrétisa par l'arrestation de toute la population française de Hongay. Cette incarcération ne dura d'ailleurs que quelques heures, la libération ayant été obtenue après de longs palabres. Il convient de préciser que, devant cette hostilité, toute résistance était inutile. D'ailleurs, l'emploi des quelques armes qui avaient échappé aux Japonais n'aurait pu que conduire au massacre de toute la population française (hommes, femmes et enfants, au total 200 personnes). L'arrivée des éléments Viet-Minh fut accompagnée de l'installation à Hongay d'un "Comité des Révolutionnaires" ne sachant pas très bien lui-même s'il était d'obédience Viet-Minh ou Dong-Minh (Viet Nam Cach Manh Dong Minh Hai) plus modéré dans son programme social. Ce Comité fonctionna jusqu'au milieu du mois de septembre. Son action consista surtout en appels au peuple, recrutement de volontaires pour l'armée annamite, tentatives d'extorsions au préjudice des Français et vexations sans nombre contre ces derniers. La plus habituelle de ces vexations consistait à interdire aux Français de sortir de chez eux, ce qui arrivait environ tous les deux jours. Cependant, le 13 septembre, les premières troupes chinoises d'occupation se présentaient devant Hongay.
Occupation chinoise Lorsque les troupes chinoises se présentèrent devant Hongay, le Comité Viet-Minh se mit en tête de leur interdire l'entrée de l'agglomération. Les Chinois prirent alors leurs dispositions de combat, bientôt suivis par les Annamites. On parlementa pendant 24 heures, et le 14, vers midi, le combat s'engagea. Il dura jusqu'au 16 vers 14 heures et fut très mollement mené par les Chinois qui disposaient pourtant d'une supériorité matérielle et numérique écrasante. Le Comité Viet-Minh s'enfuit ; une partie des troupes annamites se retira en bon ordre et le reste se dispersa, abandonnant ses armes. Cet engagement avait été peu meurtrier, malgré la débauche de munitions faite par les deux partis : cinq tués et vingt blessés chez les Chinois, une quinzaine de tués et une trentaine de blessés chez les Annamites. Pendant le combat, les Annamites avaient incarcéré une vingtaine de Français sous l'accusation d'avoir tiré sur les troupes locales. La débâcle des Annamites sauva ces Français d'une situation qui paraissait fort dangereuse pour eux. A la suite de cet incident, une panique, soigneusement entretenue par les agitateurs Viet-Minh, se produisit parmi la population qui abandonna en partie Hongay. De ce fait, le travail dans les mines fut arrêté pendant près d'une semaine. L'installation des troupes chinoises (453ème régiment de la 62ème Armée) se fit sans heurts. Au début, les relations entre Français et Chinois furent d'une grande cordialité ; notre sort avait été en effet très amélioré par l'arrivée des Chinois et nous ne demandions qu'à manifester notre satisfaction. Les événements qui suivirent nous montrèrent que nous ne savions pas manifester cette satisfaction à la manière chinoise ! Pour nous faire comprendre, ou pour toute autre raison, les Chinois réinstallèrent un Comité Viet-Minh à Hongay, composé de membres différents du précédent. Peu à peu, l'accord se fit entre Chinois et Annamites et les Français en firent les frais. L'armée chinoise devint de plus en plus exigeante et vola ce qu'on ne lui donnait pas (automobiles, linge, vêtements, etc...), les objets volés étant envoyés en Chine (chargement clandestin du "S/S Wochang" à destination de Hong-Kong), ou vendus, soit sur place, soit à Haïphong. Le 10 août, lors de la fête nationale chinoise, un lieutenant-colonel, appartenant au 453ème régiment de la 62ème Armée, prononca une allocution publique dans laquelle il dit notamment que l'armée chinoise aiderait les Annamites à réaliser leur indépendance, car il ne fallait pas oublier, ajouta-t-il, qu'"Annamites et Chinois étaient frères de race". Ces déclarations eurent un effet immédiat sur l'attitude des Annamites et du Comité Vet-Minh, qui, quelques jours plus tard, m'arrêtait. Le prétexte donné pour cette arrestation était que j'avais commis "des actes nuisibles à la réalisation de l'indépendance annamite". Je restais emprisonné pendant quatre jours, au bout desquels la 62ème Armée chinoise se saisit de moi, et me mit au cachot. Par divers intermédiaires louches, les Chinois firent comprendre que l'enquête me concernant (je ne sus jamais ce qui m'était reproché) concluerait à ma mise en liberté si les officiers qui en étaient chargés recevaient des sommes suffisantes. On indiquait 3.000 piastres. Cette somme fut versée, mais ne suffit pas, car il fallait également arroser les officiers supérieurs. Finalement, après le versement de 100.000 piastres (20.000 U.S.$ à l'époque), ma libération intervint. Mon incarcération avait duré neuf jours. La 62ème Armée chinoise quitta Hongay au début de novembre, à destination de Formose, sur des navires américains. Après l'évacuation par la 62ème Armée des logements qu'elle occupait, nous avons constaté que ces logements avaient été littéralement mis à sac : il ne restait plus un meuble, plus de vaisselle, d'argenterie, de literie, de linge ; les installations électriques avaient été presqu'entièrement démontées (filsz, douilles, prises de courant, ampoules, interrupteurs, ventilateurs de plafond ou autres, etc...). Dans certains cas, il manquait même les portes et les fenêtres... La 62ème Armée fut remplacée par un bataillon appartenant à la 93ème Armée, dont l'attitude fut en tous points parfaitement correcte. En décembre, stationnèrent à Hongay des éléments chinois motorisés, équipés et entraînés par les Américains. Ils furent également très corrects et s'embarquèrent sur des navires américains à destination de Chiwangtao. Dès la fin de décembre, l'ccupation est assurée par un bataillon appartenant à la 130ème division de la 53ème Armée. Ce bataillon constitue la garnison fixe. Il s'y superpose environ 3.000 hommes de la 60ème Armée. Ceux-ci sont en transit, et si l'attitude de la garnison est correcte, il n'en n'est pas de même de la 60ème Armée qui se conduit à peu près comme la 62ème.
Attitude générale de l'Armée chinoise En dehors des faits rapportés plus haut, l'attitude de l'Armée chinoise donne lieu à de nombreuses critiques. Vis à vis de ceux qui devraient être leur prisonniers, les Japonais, les Chinois font preuve d'une grande mansuétude. Dans la région de Hongay, sont cantonés environ 4.000 Japonais. Ils sont libres, disposent de camions (avec essence), d'un poste de radio émetteur et récepteur et ont conservé des armes "pour assurer leur propre sécurité" disent les Chinois. Le désarmement partiel de ces Japonais a été fait avec un grand retard. Nous avons pu observer, et les troupes chinoises aussi, le transport des armes livrées par les Japonais aux Annamites, après l'arrivée des troupes chinoises. Le résultat a été que le vapeur français "Kontum", venant de Campha-Port pour charger du charbon, a été canonné par le Viet-Minh, le tir étant dirigé par des officiers japonais. Il n'y eut d'ailleurs aucun coup au but... Au point de vue politique, l'attitude de l'Armée chinoise n'a pas été moins néfaste. J'ai cité plus haut les paroles prononcées en public par un colonel chinois, sur l'aide apportée à la réalisation de l'indépendance annamite. L'Armée chinoise soutient ouvertement l'un des partis politiques se disputant la primauté : le Viet Nam Cach Manh Dong Minh Hai, ou Dong-Minh. Il s'est produit à Hongay un incident caractéristique le 26 février : une troupe Dong-Minh armée, guidée par des officiers chinois, est entrée dans l'agglomération, a procédé à l'arrestation de tous les fonctionnaires du Viet-Minh et a pris possession de tous les postes, et cela juste au moment où le poste radio du gouvernement annamite (actuellement Viet-Minh) annonçait que le représentant de la France au Tonkin, Mr. J.R. Sainteny, venait d'avoir une entrevue avec le Président Ho Chi Minh (Président du Gouvernement annamite) et que l'on allait arriver rapidement à un accord entre Français et Annamites (1). De cela, les Chinois, ou tout au moins certains d'entre eux, ne veulent pas. Ils cherchent à brouiller les cartes. Il convient d'ajouter que si dans le parti Viet-Minh, il y a beaucoup d'honnêtes gens, on n'en trouve pas dans le parti Dong-Minh, qui est mené par des forbans, Chinois et Annamites avides avant tout de réaliser de l'argent. Enfin, l'Armée chinoise s'est montrée totalement incapable d'assurer l'ordre. A Hanoï, en particulier, les assassinats de Français sont nombreux, et on ne compte pas les attaques et pillages dont ils sont victimes. Les Chinois ont interdit le port des armes aux Français, alors que les Annamites armés jusqu'aux dents sont libres d'aller où bon leur semble et que les Français ne peuvent se déplacer sans l'autorisation de l'Armée chinoise. En ce qui concerne l'attitue des Chinois vis à vis des Japonais, on peut encore citer le fait caractéristique suivant : le général Wang Li Huan, commandant la 130ème Division, appartenant à la 53ème Armée, étant venu à Hongay, voulut donner un dîner en l'honneur de certaines personnes. Sur sa demande, ce dîner eut lieu chez un Français. Parmi les invités du général figuraient un général et un colonel japonais ! Outre les faits signalés plus haut, il est bon de noter l'attitude de l'Armée chinoise vis à vis des tentatives faites par les autorités françaises pour ravitailler le Tonkin en riz. Dès le mois de novembre 1945, les autorités françaises se préoccupèrent d'envoyer du riz de Cochinchine au Tonkin où la famine menaçait. Après de longues discussions avec les Chinois, on put envoyer un premier navire avec 2.000 tonnes de riz, aux conditions draconiennes ci-dessous : - les huit dixièmes de la cargaison devront être mis à la disposition de l'Armée chinoise qui en disposera suivant son bon plaisir, - l'Armée chinoise choisira le riz qu'elle voudra, - les besoins que voulait couvrir l'administration française ne seront servis qu'avec ce que laissera l'Armée chinoise. En fait, étant donné la destination du riz pris par les Chinois (vente en grande majorité à la population), le but poursuivi par les Français a été en grande partie atteint. Mais il est bon de souligner que le riz de Saïgon avait été vendu aux Chinois par l'administration française au prix d'environ 1 piastre le kilog, et que ceux-ci l'ont mis sur le marché au prix du Tonkin, soit environ 5 piastres le kilog, d'où un bénéfice de plus de 6.000.000 de piastres pour les Chinois. Voulant cependant continuer leur effort en faveur de la population du Tonkin, les autorités françaises envoyèrent de nouvelles cargaisons (au total environ 15.000 tonnes en février 1946). Les Chinois imposèrent les mêmes conditions aggravées par l'obligation de faire acheter le riz par des commerçants chinois, départ Saïgon. Etant donné la différence de prix entre le Tonkin et Saïgon, on voit quel a pu être le bénéfice réalisé. Sur les derniers bateaux venus de Saïgon, se trouvent des approvisionnements divers destinés spécialement aux Français du Tonkin (farine de froment, lait, sucre, huile comestible vêtements, etc...). Sur ces quantités, les Chinois ont émis la prétention de prélever leur part. Rien n'est encore décidé à cet égard, mais il est probable que l'on devra céder. En outre, la surveillance du déchargement est assurée par une garde militaire chinoise dont le chef fait voler des caisses entières de lait dans le but de les revendre sur le marché noir. Ainsi qu'on l'a vu, les Japonais avaient réquisitionné beaucoup de matériel appartenant à la Société des Charbonnages. Au moment de la capitulation japonaise, une grande partie de ce matériel était encore entreposée dans les docks du port de Haïphong. Un inventaire a pu en être dressé. Depuis le milieu du mois de septembre, malgré de nombreuses et pressantes démarches, il a été impossible de rentrer en possession de la moindre partie de ce matériel qui est revendu par les Chinois chargés de sa garde.
Hongay, le 27 février 1946
(1)-Affiche apposée le 26 février 1946 à Hongay : A compter du 27 février 1946, le parti Viet-Minh cesse d'exister à Hongay. Si vous voulez un Viet Nam prospère, Si vous voulez être heureux, Si vous voulez un pays organisé, Adhérez au parti Dong -Minh et obéissez-lui ! Notre parti a absorbé le Viet Nam Quoc Dang Dang ! Le premier mars, les anciens dirigeants du parti Viet-Minh devront se présenter à la présidence afin de permettre d'assurer la continuité de l'administration.
René SAINTE-CLAIRE DEVILLE
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