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>Le temps de la paix>L'exposition coloniale de 1931

 

La grande fête de l'imaginaire colonial à Vincennes en 1931

En ce bel après-midi du 6 mai 1931, Gaston Doumergue dans l'ultime année de son septennat présidentiel quitte l'Elysée. Sa voiture traverse Paris en direction de la Porte Dorée, à l'angle de l'avenue Daumesnil et du boulevard Poniatowski. En bordure du bois de Vincennes surgissent peu à peu les contours étranges d'une cité éphémère, celle de l'Exposition Coloniale Internationale et des Pays d'Outre-Mer. Aux côtés du Chef de l'Etat se trouve le Maréchal Lyautey, maître d'oeuvre de l'entreprise, alors que le protocole eût exigé à cette place un Ministre en exercice, voire le Président du Conseil. Cette infraction aux usages montre à tous la reconnaissance de la République envers son ancien Résident Général au Maroc, haute figure de la colonisation.

Le rideau s'ouvre sur une scène majestueuse, un spectacle d'« exotisme ludique et de scénographie didactique » décrit par deux agrégés d'Histoire, Catherine Hodeir et Michel Pierre, dans un ouvrage récent (1) qui couvre la plupart des questionnements que l'on peut encore se poser aujourd'hui sur cette initiative originale et sa brillante réussite, à la veille de sombres nuages sur notre Empire. La bibliographie de l'ouvrage est copieuse ; cependant avec les archives dont nous disposons, inédites pour la plupart, nous avons exploré d'autres pistes : L'Illustration , album hors série, deuxième édition 1931, 23 mai, 27 juin et 25 juillet, ainsi que les correspondances privées de Gilberte de Coral-Rémusat (1903-1943), orientaliste toulousaine, et de Victor Goloubew (1878-1945) secrétaire-bibliothécaire de l'Ecole française d'Extrême-Orient (EFEO) à Hanoï. Citons encore Le Temple d'Angkor Vat, à propos de l'Exposition Coloniale, 1931 (2) par Gilberte de Coral-Rémusat, qui venait, deux ans auparavant, de passer quelques jours de fascination, d'éblouissements et d'épuisantes déambulations sur le site même d'Angkor. Elle est donc habilitée à décrire et juger, ce qu'elle fait d'une plume agréable et sans esprit de critique ou de louanges extrêmes :
« Angkor Vat, tel que nous le présente aujourd'hui le bois de Vincennes, ne manque pas d'une certaine grandeur. Ceux qui ne connaissent pas le véritable Angkor sont impressionnés par la majesté des cinq dômes qui se profilent sur le ciel ; une reconstitution discutable les a, par malheur, agrémentés de flèches effilées comme on en trouve au sommet des pagodes siamoises modernes. L'édifice élevé qui se dresse à l'extrémité de la chaussée de pierre correspond au massif central du temple original. L'ensemble des enceintes concentriques, les cours tantôt dallées tantôt gazonnées, les longues galeries de bas-reliefs, les bassins extérieurs et enfin l'immense clôture entourée de vastes douves n'ont pu trouver place aux portes de Paris. Abordons cependant l'escalier qui monte au sanctuaire : pour en faciliter l'usage au public, sa pente a été considérablement adoucie. Au Cambodge, la brusque élévation des degrés confère au gigantesque soubassement une écrasante majesté. Gravissant les larges marches que l'on nous offre, passons entre les lions qui se cambrent sur les échiffres. Admirons l'harmonieux déploiement des toitures dont une patine heureuse rend assez fidèlement les reflets amarante. Quelques pas encore, et nous voici au seuil des galeries conduisant à la tour centrale, Saint des Saints, qui, dans la présente reconstitution, abrite les portraits des gouverneurs généraux de l'Indochine : « Angkor Vat laïcisé ». Et l'article qui avait ouvert sur un cliché de l'EFEO : « Angkor Vat, vue générale du temple » se termine par « Le temple d'Angkor interprété par M. Blanche ».
La réalisation du temple d'Angkor fut menée avec sérieux et talent. Suivant Hodeir et Pierre, la réalisation confine à l'exploit technique : les architectes Charles et (son fils) Gabriel Blanche avaient comme mission de reproduire à l'identique le troisième étage du massif central du temple, tout en aménageant l'intérieur, adapté à une intense circulation de visiteurs, destiné à l'accrochage d'expositions et à la réalisation de pièces spécifiques. Ils ont su restituer les proportions du temple pour un ensemble couvrant 5 000 mètres carrés, une flèche de la tour centrale de 55 mètres, et celles des tours latérales de 43 mètres. Cette masse imposante et entourée d'eau dépasse le volume du Sacré-Coeur à Montmartre, et réussit à créer l'illusion. Quant au staffeur, M. Auberlet, sa virtuosité témoigne de la science qu'il a dû déployer, et les connaisseurs admirent les décors fabuleux des hauts et bas reliefs qui imitent le grès gris, aux nuances parfois presque rosés. Un expert du musée Guimet, Albert Le Bonheur, précise : « Ils témoignent, pour certains d'entre eux, d'un état que les originaux (ayant subi les dégradations dues à la mousson et à la végétation luxuriante des tropiques) avaient encore plus d'un demi-siècle auparavant, lors des premiers relevés ». Autre exploit, la technique réalisée à partir de la coupole transparente (90% de luminosité transmise, au lieu des 65% usuels). Les voûtes des étages sont constituées de pavés de verre de grandes dimensions et les planchers sont translucides. La lumière naturelle est ainsi diffusée jusqu'au rez-de-chaussée du temple, à 12 mètres de la coupole. 80 dioramas sont répartis dans les différentes salles, et on souligne la beauté du « mur d'images » fait d'un millier de diapositives sur verre, éclairées en permanence. Les visiteurs découvrent à l'étage inférieur les salles des produits miniers, des matières premières industrielles, des textiles, des produits alimentaires et agricoles, du commerce et des banques. A l'étage intermédiaire sont présentés l'instruction publique, l'assistance médicale et la santé, les arts indigènes et français avec l'Ecole des beaux-arts d'Hanoï, les livres. A l'étage supérieur, la salle centrale est celle de l'archéologie, aménagée pour l'Ecole française d'Extrême-Orient d'Hanoï par M. Goloubew. Elle voisine avec l'histoire et l'ethnologie.

Le succès populaire est bien au rendez-vous : les jeudis, samedis et dimanches, jours de grande affluence, les visiteurs sont canalisés en groupe de 500... Les statistiques globales sont impressionnantes : certainement plus de 8 millions de visiteurs payants, dont 4 de la région parisienne, 3 millions de provinciaux et 1 million d'étrangers. « Divine surprise », cette exposition permit un bénéfice de 30 à 35 millions de francs, ce qui ne s'était jamais produit...
Victor Goloubew obtint un très large succès pour la qualité, le goût, le raffinement et l'excellence de la présentation de la salle de l'EFEO, vaste et bien éclairée, fort bien située au coeur du temple, mettant en valeur des chefs-d'oeuvre des arts khmer du Cambodge et cham de l'Annam, datés de siècles qui voyaient s'épanouir chez nous l'art roman. Il réussit à intriguer les visiteurs de ce « temple d'Angkor » dans une salle où la statuaire khmère est fixée à l'intérieur des forts piliers de soutènement, tandis que le Champa (qui était inconnu) focalisait les regards avec deux pièces majeures placées au centre. Il les décrit - et explique - ainsi (3) :
« Le piédestal de My Son (VIème siècle -2,73 mètres de côté) : ce qui attire le plus notre attention, c'est une suite de petits bas-reliefs dont l'ensemble constituait le parement d'un piédestal d'idole. Ils évoquent la vie des saints ermites au milieu des montagnes boisées, peuplées de sangliers, de cerfs et de tigres. Dans ces scènes qui sont peut-être l'illustration d'un texte sanskrit, la musique tient une très grande place. Nous assistons également à un sacrifice au pied d'un arbre, à une leçon donnée par un brahmane à un néophyte agenouillé devant lui, à une séance de massage... Les marches du piédestal sont ornées de porteurs d'offrandes et de génies célestes dont l'attitude n'est, à proprement parler, ni celle de la danse ni celle du vol à travers l'espace, et qui paraissent soulever dans l'air un palais ou un trône invisible.
« La partie centrale du piédestal de Tra Kiêu (Xème siècle, les « figurines » ont 0,63m. de haut, pour un ensemble qui pouvait faire 3 mètres de côté et 1,15 mètres de haut). Le principal sanctuaire de Tra Kiêu abritait un autel gigantesque autour duquel des sculptures en haut-relief se déroulaient à la façon d'une frise de quelque vingt mètres de longueur. Le sujet interprété par l'artiste était un cortège de danseurs et de musiciens accompagnant un char sacré. Par malheur, il ne subsiste de cette oeuvre capitale que des morceaux plus ou moins mutilés, mais le peu qui en reste suffit pour attester la haute valeur esthétique de l'ensemble disparu. Les attitudes des danseuses sont d'une séduisante souplesse et toutes pénétrées de rythme. Quant aux musiciens, ils paraissent être entraînés, eux aussi, par la cadence accélérée qui règle le mouvement du cortège. Devant ces sculptures si étonnantes de vie et de vérité, on ne tarde pas à se rendre compte de l'emprise que la musique a exercée sur la plastique chame ». Jamais ces pièces exceptionnelles n'avaient bénéficié d'un aussi large public non asiatique.

Soulignons à ce propos un des buts peu connus de l'EFEO : Faire connaître à l'Europe les arts anciens de l'Indochine, sans diminuer le patrimoine artistique dont elle a la charge. « Les pièces uniques restaient en Indochine, mais pour les autres, celles dont on possède plusieurs exemples d'un même type, certaines venaient en France... pour constituer aux musées Guimet à Paris et Labit à Toulouse une véritable histoire des arts khmers et chams par des sculptures originales » (Professeur Philippe Stern, 1945). Ici, les pièces uniques et exceptionnelles du Champa, le piédestal de My Son et celui de Tra Kiêu, après ces quelques mois de vedettariat, retrouvent leur musée cham de Tourane (Da Nang).

Pour l'inauguration de l'Exposition Coloniale, nous nous retrouvons au 6 mai 1931, et l'illustration fort rare que nous présentons en couverture de ce bulletin du 3ème trimestre 2003 permet de suivre ce que les reporters de nombreux pays ont écrit. Les officiels, en trois véhicules, s'engagent sur la route des Fortifications, alors que retentissent cent un coups de canon tirés du polygone de Vincennes, pour une revue organisée tout au long du trajet par des détachements de troupes indigènes qui présentent les armes devant les pavillons de leurs pays. Le petit groupe des trois voitures officielles est escorté par un escadron de spahis aux chatoyantes couleurs et par quelques policiers à pèlerine, pédalant dignement sur leurs bicyclettes de service. Le Président et sa suite font en une demi-heure le plus prestigieux tour du monde, avec un seul regret : les vastes espaces vides qui étaient offerts à la Grande-Bretagne, à la tête du premier des empires, et qui n'a pas voulu se joindre à la fête... Puis les personnalités, accueillis par M. Pierre Laval, Président du Conseil, et M. Paul Reynaud, Ministre des Colonies, se retrouvent dans la salle des fêtes du Musée permanent des colonies, le seul édifice qui subsistera de toute ces constructions éphémères. Après les quatre discours officiels (le Maréchal Lyautey, commissaire général de l'Exposition, qui définit l'esprit de l'action coloniale française. M. de Castellane, Président du Conseil Municipal, qui exprime la gratitude de la capitale envers une entreprise utile au développement de son urbanisme, le Prince di Scalea, qui remercie la France au nom des délégués étrangers, M. Paul Reynaud, qui magnifie le rôle de l'Europe, partie il y a quatre siècles à la découverte du monde et, pour conclure, définit la vocation coloniale de la France), le Président de la République déclare l'Exposition solennellement ouverte. Les personnalités se dispersent et les photographes sont très affairés à prendre des clichés sous le péristyle et devant une Minerve de bronze doré, de Léon Drivier, casquée à la gauloise pour symboliser « la France et la paix ». Pour notre satisfaction, ils n'ont pas « raté » le cliché du jeune Empereur d'Annam, entre M. Albert Sarraut et le Gouverneur Général Pasquier (« beau comme un arbre de Noël », dit la jeune et impertinente Gilberte).

(1) Catherine Hodeir et Michel Pierre : 1931, La mémoire du siècle, l'Exposition Coloniale (Editions Complexe, Bruxelles, 1991).
(2) Gilberte de Coral-Rémusat : Le temple d'Angkor Vat, sa position dans l'art khmer, à propos de l'Exposition Coloniale de 1931, Revue de l'art ancien et moderne, IV, juin-décembre 1931.
(3) Victor Goloubew :Art et archéologie de l'Indochine, 1931, (Indochine, volume I, ouvrage publié par M. Sylvain Lévi pour l'Exposition Internationale de Paris, Société d'Editions).
(4) Bridgeman-Giraudon (Le Pèlerin du 24 mai 1931)

Lydia et Jean-Pierre Raynaud


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