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>Alexandre Yersin (1863-1943)

 

Alexandre YERSIN (1863-1943)


Par un doux après-midi de mai 1875, un jeune garçon d'une douzaine d'années se promène seul dans la vaste campagne helvétique du Canton de Vaud.
Dans les prairies ensoleillées où s'épanouissent les innombrables fleurs du printemps, Alexandre Yersin contemple le tapis de renoncules et les rouges coquelicots, écoute le chant d'un oiseau que couvre parfois le lancinant et strident appel des grillons.
Alexandre Yersin n'a pas connu son père, intendant des poudres en Suisse française, mort brutalement quelques semaines avant sa naissance en 1863. C'était un homme curieux de tout, allant jusqu'à se livrer à des études entomologiques portant sur les ... grillons !
On retrouvera chez son fils cette soif de connaissances.
Pour l'instant, timide et renfermé, Alexandre s'éloigne, dès qu'il le peut, de la Maison d'éducation raffinée où sa mère reçoit quelques pensionnaires venues des cantons voisins et même d'Allemagne. Ces jeunes filles ne sont pour lui que des "guenons" !
Il ne changera guère ses appréciations sur la gent féminine, sa mère et plus tard sa soeur paraissant être les seules femmes sur lesquelles il ait reporté estime et affection. Yersin passera toujours pour un "ours".
Il ne semble pas, par contre, que sa timidité demeurât excessive, si l'on en juge par les nombreuses visites et les difficiles démarches qu'il fit plus tard pour mener à bien les différentes oeuvres magistrales qui seront sa vie.
Après ses deux premières années de médecine en Allemagne, Yersin choisit de poursuivre ses études en France.
La capitale l'étonne par sa diversité. Il visite tout ce qui peut avoir un intérêt pour lui.
Le travail l'excite, mais, plus que le malade et l'hôpital, la science médicale l'attire. Aussi se dirige-t-il vers l'Institut Pasteur où il rencontre le docteur Roux qui deviendra son maître.
Yersin est présenté à Pasteur au sommet de sa gloire. Ce dernier le trouve "absolument grincheux et passablement difficile à vivre". Alexandre n'est d'ailleurs pas plus aimable dans ses appréciations à l'égard du grand savant.
Le jeune médecin passe sa thèse en 1886 et demande bientôt la naturalisation française. Elle lui est facilement accordée en 1889 du fait de sa filiation maternelle, ses ancêtres s'étant réfugiés en Suisse pour échapper aux persécutions religieuses.
Yersin est Français. Il admire, il critique. J'ai relevé dans l'excellent livre " Alexandre Yersin " (Fayard) - un livre passionnant de H. Mollaret et J. Brossolet - cette réflexion que je vous livre. Elle est toujours d'actualité :
"Quand les journalistes veulent se mêler de science, ils ne disent que des bêtises : ainsi le Figaro a prétendu que nous avions trouvé le vaccin de la diphtérie".
Le dimanche, le docteur Yersin quitte Paris. Il vient de lire " Pêcheurs d'Islande ". A bicyclette, le long des plages de la Manche, il découvre la mer : c'est un coup de foudre. Il ne dira pas, comme Victor Ségalen, grand poète, médecin de marine, qui aurait pu le rencontrer : "L'Océan ne me sert qu'à aller ailleurs !"
Roux voudrait pouvoir obtenir un poste en province pour Yersin. "Malheureusement, écrit-t-il, la chose ne me sourit nullement : je préférerais infiniment entrer dans la Marine militaire où j'aurais, aux colonies, un superbe champ de recherches.
...Le théâtre m'ennuie, le beau monde me fait horreur, et ce n'est pas une vie de ne pas bouger...".
Un peu plus tard, Yersin remplace Roux. Puis, brusquement, il prend un congé d'un an à l'Institut Pasteur et devient médecin auxiliaire des Messageries Maritimes.
Il était fait pour les "lointains horizons" ! C'est le départ le 13 septembre 1890, avec sa malle en osier, recouverte de toile cirée, quelques rares vêtements, un microscope, des réactifs, une trousse de chirurgien et des livres.
Saigon ! Le port et le service peu passionnant à bord d'un bateau qui l'emporte vers Manille. La ligne est bientôt supprimée et c'est la grande aventure qui va commencer.

Yersin est affecté à la ligne Saïgon-Haïphong. Son navire longe les côtes d'Annam. A cette époque, l'arrière-pays n'est pratiquement pas connu. Yersin rêve et, du bord, regarde au loin la cordillère annamitique dont les sommets disparaissent dans le bleu-gris des nuages tropicaux.
Au retour du Tonkin, à l'escale de Nha-Trang, il réussit à se faire mettre à terre pour traverser les pays Moïs. Il rejoint plus tard son port d'attache : Saïgon.
Le grand voyageur fait désormais d'autres rêves. Il a quitté Pasteur, il va abandonner les Messageries.
Une rencontre nouvelle fixera sa destinée.
Jeune médecin de Marine, Albert Calmette a été envoyé à Saigon sur demande de Pasteur. Il s'agit de fabriquer en grande quantité du vaccin antivariolique pour protéger les populations de l'Indochine française. Calmette s'est mis à la tâche. Un petit bâtiment, situé dans ce qui sera plus tard l'hôpital Grall, est son laboratoire. Il y reçoit Yersin.
C'est le moment où beaucoup de médecins de la Marine vont entrer dans un corps nouvellement créé : les médecins des colonies.
Calmette a déjà changé d'uniforme. Il encourage Yersin à s'engager dans ce qui deviendra le corps de santé colonial.
Yersin trouve définitivement sa voie. Il est d'ailleurs curieux de constater que si son nom est quelquefois connu de nos compatriotes, il semble que les médias aient pris un malin plaisir à cacher son appartenance aux milieux militaires. Mais nous en avons l'habitude. Qui sait que Calmette lui-même fut médecin de Marine et, plus tard, "colonial" avant de redevenir civil et de donner au monde le B.C.G. !
C'est du jour de son entrée dans l'"Armée" - si l'on peut dire, eu égard à la liberté d'action insoupçonnée qu'il rencontrera à chaque instant - qu'Alexandre Yersin pourra déployer, ses qualités de savant, d'humaniste, d'explorateur, d'administrateur, d'organisateur, et mettre en valeur ses multiples dons.
Un concours de circonstances le fait affecter à Nha-Trang, petit port sur les côtes d'Annam, où la mer reflète dans sa transparente clarté la vie intense des profondeurs.
Mais c'est vers la montagne que se tourne pour l'instant le pénétrant regard du médecin.
Or, l'administration française a besoin de connaître ce qui se passe dans ces régions si proches du littoral qui gardent encore tous leurs secrets.
Un homme de l'envergure de Yersin est tout indiqué pour étudier ce pays, ses habitants, leurs moeurs, leurs maladies, leurs ressources présentes et à venir. N'a-t-il pas déjà fait preuve de la résistance indispensable en parcourant précédemment à pied la région de Nha-Trang ?
C'est en véritable explorateur qu'on le verra franchir la chaîne annamitique et atteindre le Mékong à Stung-Strong. Ce n'était pas un jeu d'enfant. A cette époque, les tigres ne sont pas rares, les moustiques, les sangsues pullulent. Yersin sera atteint d'un paludisme déprimant et sévère. Et puis les Moïs ne sont pas toujours heureux de le voir. Ils l'empêchent souvent de passer. Le voyageur assiste à des luttes tribales au péril de sa vie. Des pirates le blessent !
Peut-être a-t-il en tête le souvenir de cet autre médecin de Marine explorateur, Jules Crevaux, qui, il y a plusieurs années, remontant l'Orénoque, a été tué et dévoré par les Indiens dans cette Amérique lointaine ?
Mais Yersin poursuit toujours sa route avec son fidèle boy et cinq Annamites, heureux lorsqu'il peut trouver deux éléphants pour remplacer ses porteurs exténués.
Tout au long des pistes, il écrit méticuleusement ses rapports, prend des photographies, fait des relevés cartographiques et ethnologiques.
Yersin voit plus loin. En découvrant le plateau du Lang-Bian, il sait qu'il faudra créer là une ville. Ce sera, en effet, Dalat où, bien plus tard, il inaugurera le lycée qui porte son nom !
Il entrevoit déjà l'une des futures richesses de l'Indochine : la culture de l'hévéa, l'arbre à caoutchouc. Ce sera l'une de ses plus belles réussites.
Et ce paludisme contre lequel il faudra lutter ? Il fera l'impossible pour introduire des plantations de cinchona afin d'en extraire la quinine.
Son esprit bouillonne. Il y a tant à faire ! Et pour commencer, travailler à ce qui sera plus tard, après Saïgon, le deuxième Institut Pasteur de l'Indochine, celui de Nha-Trang.
Mais voici que surgissent des événements imprévus. Dès le début de 1894, venus des plus lointaines provinces chinoises, de nombreux cas de peste apparaissent au Yunnan où la maladie sévit d'ailleurs presque constamment à l'état endémique. Comment en serait-il autrement dans un pays où l'hygiène est chose inconnue. A Yunnanfou, la capitale, une foule grouillante et crasseuse s'agglutine les jours de marché. Jusque dans les plus petites ruelles se bousculent des piétons innombrables, porteurs de marchandises diverses pendues à chaque bout de longs fléaux. Les "pousse-pousse-choléra" et les charrettes branlantes se frayent un chemin au milieu des immondices et des détritus de toute sorte. Les ma-fous insultent leurs petits chevaux chargés à crever. Puis la nuit tombe et les rats par centaines viennent chercher leur pitance.
La peste descend peu à peu des plateaux et des montagnes pour atteindre la mer et les ports de la Chine.
En Indochine, le Service de Santé s'émeut de la proximité du danger et Yersin reçoit l'ordre de rejoindre Hong-Kong dans les plus brefs délais, pour enquêter sur le fléau.
A son arrivée en Chine, la ville est dans un état d'extrême confusion. Hong-Kong se vide de ses habitants qui fuient vers Canton.
Le caractère ombrageux de Yersin ne l'aide peut-être pas à vaincre l'hostilité qui se manifeste à son égard. Les Anglais et les Japonais ne l'accueillent pas les bras ouverts. Il n'est pas autorisé à pratiquer des autopsies.
Qu'à cela ne tienne. Yersin remarque - et ce sera d'une grande importance - que les Japonais, sous la direction du professeur Kitasat, cherchent à découvrir le microbe de la peste dans le sang des patients et négligent les bubons presque toujours apparents.
Le chercheur français, un peu désemparé, va trouver un allié en la personne d'un missionnaire, le Père Vigano, qui lui conseille autre chose.
Moyennant quelques petites pièces données aux fossoyeurs chinois et aux marins anglais, Yersin peut pénétrer dans un cimetière. Là, il dégage quelques cadavres de la chaux qui les recouvre et peut ponctionner des bubons pesteux.
Mais il est mal installé dans les couloirs de l'hôpital Kennedy Town ; le Père Vigano réussit à lui faire construire une paillote rudimentaire dans le nouvel hôpital Alice Mémorial.
C'est dans cette véritable hutte, à la fois sa maison et son laboratoire, qu'il pourra travailler en paix, découvrir et identifier, le 22 juin 1894, le microbe qui s'appellera plus tard : Bacille de Yersin.
Ce sera la première victoire menée contre ce fléau de l'humanité qui a nom la peste.
C'est évidemment la découverte de "son" bacille qui, désormais, fait d'Alexandre Yersin un chercheur réputé et respecté.
Rentré à Nha-Trang, il se penche sur de nombreux problèmes biologiques, la piroplasmose entre autres. Et puis découvrir le bacille de la peste, c'est bien, produire un sérum et un vaccin, ce serait encore mieux. Ses essais sont encourageants.
Cependant la découverte du vaccin sera pour plus tard et pour la gloire, à Madagascar, de Girard et Robic, deux autres médecins coloniaux.
Quant au rôle de la puce dans la transmission de la maladie, c'est son camarade Simond qui en fera la preuve. Yersin rencontrera d'ailleurs ce dernier à Bombay. Mais là, comme à Hong-Kong, ce diable de Yersin sera encore mal reçu par les Anglais.
A cette occasion, Calmette, pourtant très mesuré dans ses appréciations, pouvait écrire : "Ce brave Yersin est vraiment trop sauvage !" Et plus loin, il ajoute "qu'il a préalablement fait quelques gaffes à l'égard des médecins anglais". Tout cela est admirablement conté dans le livre de Mollaret et Brossolet.
Il ne semble pas que ces quelques ennuis affectent beaucoup le caractère de Yersin qui retourne dans son havre de paix : Nha-Trang.
En ce moment la peste bovine l'accapare. Il élève des animaux par centaines. Il en a besoin pour préparer ses vaccins.
Et puis ses plantations dépassent maintenant 2 000 hectares. C'est une lourde exploitation que dirige le savant. Et tous les bénéfices qu'on en tire servent à l'aménagement de son cher Institut.
Mais voici qu'on l'affecte provisoirement à Hanoï où la France vient de créer la première Ecole de Médecine. Nous sommes en 1902 et notre pays comprend qu'il faut recruter des jeunes "Annamites", intelligents et déjà suffisamment instruits pour en faire des médecins dont l'Indochine aura de plus en plus besoin. Les médecins "coloniaux" ne peuvent pas tout faire.
Sa mission terminée, Yersin retourne à Nha-Trang après un congé en France d'où il reviendra avec une lunette astronomique achetée sur ses fonds personnels. Que de futures nuits étoilées passées à déchiffrer le ciel d'Annam en perspective !
Cet homme universel ne va-t-il pas jusqu'à se procurer un astrolabe ? Bientôt il observera les marées de la Mer de Chine.
Quelques mauvaises langues disent qu'il touche à tout. Qu'importe à Yersin, il y a tant de gens qui ne touchent à rien !
Il lui arrive de sourire en pensant à son dernier voyage. Chemisette ouverte, il se présente au dîner de gala sur le "Paul Lecat". On a tant insisté pour qu'il y vienne ! Un steward lui glisse à l'oreille : "Excusez-moi, Monsieur, votre cravate ? " Yersin, l'air peu aimable, retourne à sa cabine. Il se représente, avec au cou... la cravate de la Légion d'Honneur !
Comme il se trouve bien dans cette campagne indochinoise, près du village de Suoi-Giao, à côté de Nha-Trang. Pourtant les tigres ont tué une demi-douzaine de ses boeufs. Mais il s'émerveille au son des cloches que, comme dans son pays natal, il a fait attacher au cou des grosses bêtes. Leur tintement a fait s'éloigner prudemment messire le tigre, "Ong Cop" !
C'est ainsi que vit un savant, le plus loin possible du monde et des honneurs dont on l'accable pourtant.
On l'accuse d'égoïsme sans savoir, alors que passent les années, qu'il lui arrive de se pencher sur le petit monde des enfants. Voici que tout un groupe vient admirer la fameuse lunette astronomique, tandis qu'il présente à tous ces bambins des films sur ...Charlot !
Bien que renfermé sur lui-même, Yersin suit attentivement ce qui se passe dans le monde. Son esprit d'observation lui fait entrevoir en 1939 les dangers qui pèsent sur cette Indochine française vivant en paix jusque-là : "Si le Japon reste neutre, tout ira bien, sinon..."
Il n'aura pas connu tous les drames successifs qui allaient s'abattre sur ce pays. Se sentant fatigué, il se couche le 23 juin 1943. Il meurt la nuit suivante, simplement, comme il avait vécu.
Dans son testament, il avait écrit qu'il devait disparaître "sans apparat, sans discours". Il léguait ses biens, délicatement, jusqu'aux plus humbles, avec un souci de partage que l'on n'aurait peut-être pas prévu chez cet homme sombre qui cachait des sentiments insoupçonnés.
En 1963, le centenaire de sa naissance ne pouvait être oublié.
Toutes les notabilités vietnamiennes de Nha-Trang et le directeur vietnamien de l'Institut Pasteur de Saïgon recevaient les représentants de l'Ambassadeur de France, tandis que, les uns près des autres, vénérables bouddhistes et évêques catholiques français unissaient leurs pensées, dans un amical recueillement.
Nous nous retrouvions tous sur la colline de Suoi-Giao, près de la tombe et du pagodon élevés à la mémoire d'Alexandre Yersin.
De la plaine, au son des tambours, des cymbales et des fifres, s'avançait, portant oriflammes et drapeaux, le long cortège des villageois de la région, venus rendre un pieux hommage à celui qu'ils nommaient "Ong nam" - Monsieur Cinq - car, si on ne le voyait guère en uniforme, tout le monde savait qu'il était colonel et qu'un colonel ça porte cinq galons.
A Saïgon, offerte, en souvenir de leurs grands anciens, par tous les médecins français de la ville, une plaque de bronze représentant Yersin et Calmette - dont c'était aussi le centenaire - était inaugurée dans les jardins de l'hôpital Grall, en présence du Ministre de la Santé du Vietnam et de tous les ambassadeurs amis.


Timbres émis au Vietnam (1992 et 2002)


Médecin-général F. MERLE
Ancien médecin-chef de l'hôpital Grall de Saïgon


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