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>Le service de santé en Indochine, 1858-1945

 

Le service de santé en Indochine (1858-1945)


Avant la conquête française du XIXème siècle, dès 1627 les missions catholiques installent des hôpitaux, des dispensaires, des crèches, des asiles et des léproseries dans la péninsule. Au XVIIIème siècle, deux médecins venus avec les volontaires de monseigneur Pigneau de Béhaine servent en Cochinchine puis en Annam. Le chirurgien de la Marine Desperle et le docteur Despiaux, débarqués en 1788 d'un navire escorté par la "Méduse", sont ainsi les premiers praticiens à avoir exercé dans la péninsule. En 1817, Despiaux réside toujours à Hué. Ensuite, jusqu'en 1847, neuf frégates ou corvettes parties de métropole font escale à Saïgon et à Tourane ; le docteur Huet est embarqué à bord de la "Cybèle" en 1817 et son confrère Lefort navigue sur le "Larose". Ce dernier importe le vaccin antivariolique en Annam et opère quelques cures heureuses qui le rendent populaire parmi les autochtones.

Dès que les forces franco-espagnoles débarquent à Tourane le 1er septembre 1858 puis à Saïgon le 17 février suivant, l'insalubrité du pays et les rigueurs du climat éclaircissent leurs rangs. Le 29 janvier 1859, le vice-amiral Rigault de Genouilly note : « La dysenterie se propage, s'étend, débilite tout ce qu'elle ne tue pas. A la saison sèche, la baisse des fleuves et la mise à nu des vases rendent le choléra endémique. A terre, les troupes sont victimes de la triade dysenterie, paludisme et choléra ». Dans ces conditions, il n'est pas étonnant de déplorer, dès le 1er novembre 1859, 929 décès par maladie. Tout au long de la présence française en Indochine, l'action du Service de Santé va se révéler primordiale pour la conservation des effectifs et la lutte contre les épidémies décimant la population locale et la troupe.

La Conquête


La Cochinchine, le Cambodge

Au début, le Service de Santé des forces expéditionnaires comporte des personnels ressortissants de la Marine Nationale et du Ministère de la Guerre ainsi que des infirmiers tagals venus des Philippines avec les unités du colonel Lanzarotte. Tous prodiguent leurs soins aux militaires et aux civils qui ont besoin d'eux. Parmi les praticiens se trouve le médecin-chef de la Marine Lachuzeaux d'Ormoy. Faisant montre d'un caractère original, celui-ci a l'habitude d'envoyer ses patients indisciplinés en corvée au cimetière de Saigon. Rapidement, ce lieu est connu sous le nom de « jardin du Père d'Ormoy ». Déjà, le Service de Santé compte ses premiers morts tels l'infirmier major Quéré de la "Némésis" et l'infirmier de 2ème classe Gravière sur la "Dordogne" tandis que le caporal infirmier Jean est cité à l'ordre des troupes le 25 décembre 1861.
Durant les premières années de la conquête, les médecins vont se révéler des collaborateurs précieux pour le commandement en secondant efficacement sa politique d'expansion. En commençant à soigner la population locale et rendant obligatoire dès 1871 la vaccination antivariolique, ils s'efforcent d'appréhender ses coutumes et sa psychologie, à peu près ignorées à cette époque. Ainsi, en avril 1863, le chirurgien de 2ème classe Hennecart est mis à la disposition du roi du Cambodge Norodom ; il acquiert rapidement l'estime du monarque en dépit de l'hostilité siamoise. En juillet 1867, le chirurgien Le Coniat est appelé au chevet du Ministre des Rites de la Cour de Hué, Phan Thanh Gian, qui vient de s'empoisonner en avalant de l'opium. Auparavant, en 1866, l'expédition de Doudart de Lagrée qui se propose de reconnaître le cours du Mékong s'assure les services des médecins de la Marine Joubert et Thorel. Dix ans plus tard, les docteurs Julien et Harmand effectuent une exploration sur le même fleuve avec la Mission Delaporte. Harmand rend compte de son voyage dans plusieurs ouvrages édités à Paris et effectue ensuite jusqu'en 1877 quatre autres explorations dans cette région.
Jusqu'en 1898, le Service de Santé de Cochinchine va demeurer autonome. En 1859 l'hôpital de Cho Quan commence à être édifié et en 1861 le contre-amiral Bonard prescrit la construction d'un autre établissement sur l'emplacement actuel de l'hôpital Grall. Le quotidien de Singapour Free Press décrit ce dernier comme un modèle du genre. En 1875, cette institution est remplacée par une fondation de 400 lits qui fonctionne toujours en 2004. L'infirmerie de la garnison de Saïgon est installée dès 1859 à la caserne de la Citadelle plus tard nommée Martin des Pallières. L'année suivante, les soeurs Marie de la Nativité Larue et Saint Lizier Bellongue oeuvrent auprès des malades de la capitale cochinchinoise. Elles sont rejointes en 1861 par dix religieuses venues de Hong Kong avec Mère Benjamin. Celle-ci tombée dans une embuscade près de Baria est repêchée par un matelot breton. Sereine, elle déclare alors « Je n'avais point peur, je faisais mon devoir ». Le corps des infirmiers annamites est créé le 13 janvier 1879 et le docteur Vantalon vaccine en dix-sept mois 50.000 enfants.
A cette lointaine époque, certains hommes de l'art font des déclarations assez surprenantes. Ainsi, en 1875, le docteur Morice conseille dans la revue Le Tour du Monde : « Lorsqu'on va à la chasse au tigre en Asie, il est préférable de se faire accompagner par un indigène car le fauve le mangera le premier ». Cela n'empêche pas le corps médical de se pencher avec sollicitude sur le sort de la troupe. Il attribue à celle-ci une prime d'acidulage quotidienne de trois centimes afin de combattre le scorbut. En outre, chaque militaire doit absorber tous les matins dix centilitres de vin quinquiné destinés à empêcher le paludisme. De même des filtres à eau sont installés dans les casernements et les marsouins du Régiment de Marche de Cochinchine font l'objet d'une vigoureuse campagne antialcoolique prônant la consommation exclusive de thé.

L'Annam, le Tonkin

En 1873, l'expédition tonkinoise de Francis Garnier est assistée du médecin de Marine Chedan embarqué sur le « d'Estrée » bientôt rejoint par le docteur Harmand et l'aide chirurgien Dubut. Peu après, le lieutenant de vaisseau Garnier confie à Harmand des fonctions exceptionnelles pour un médecin. 11 le charge en effet le 2 décembre 1873 de responsabilités administratives à Haï Duong puis du commandement de la citadelle de Nam Dinh. Avec 11 compatriotes et 300 auxiliaires tonkinois, le praticien repousse le 21 décembre suivant une attaque de Pavillons Noirs. Plus tard, le docteur Harmand abandonne l'exercice de la médecine et devient consul de France à Bangkok puis Commissaire de la République au Tonkin en 1883.
Le 25 avril 1883, le capitaine de frégate Rivière à la tête d'un petit corps expéditionnaire comprenant entre autres militaires 15 tirailleurs annamites et le docteur Maget arrive à Hanoï. Depuis 1874, des infirmeries militaires sont installées dans cette dernière ville ainsi qu'à Haïphong et à Qui Nhon, le premier praticien à avoir exercé dans la capitale tonkinoise étant le médecin de 2ème classe Jordan. Lors du combat du Pont du Papier au cours duquel Rivière trouve la mort le 19 mai 1883, le médecin de 2ème classe Hamon aidé par une escouade de 15 brancardiers autochtones soigne et évacue les blessés vers un hôpital de 80 lits fonctionnant dans le logement de la garde consulaire de Hanoï.
En 1884, outre une ambulance organisée dans la concession française, un nouvel établissement est créé dans les magasins à riz de la partie nord-ouest de la citadelle. A ce moment là, tout l'appareil médical du Tonkin dépend du chef du Service de Santé cochinchinois. Dans les vingt dernières années du XIXème siècle, les soeurs de Saint Paul de Chartres travaillent dans les installations sanitaires de Hanoï, Haïphong, Sontay, Quang Yen, Lang Son, Phu Lang Thuong et Thi Cau. Il en est de même à Hué où une fondation créée en 1867 par monseigneur Sohier reçoit les malades et les orphelins autochtones.
Les renforts arrivant de France sont pourvus de médecins de la Marine Nationale ou du Service de Santé métropolitain accompagnés par 200 infirmiers de la XVème Section. Ces personnels sont placés sous l'autorité du médecin de lère classe Rey. L'escadre du vice-amiral Courbet qui, venue de Chine, bombarde le 20 août 1883 les forts de Thuan An comporte 11 transports-hôpitaux. Le corps médical qui y est embarqué ainsi que celui des 14 autres navires de la flotte compte en ses rangs quelques praticiens qui par la suite vont acquérir une grande renommée. C'est le cas notamment du médecin aspirant Calmette, futur inventeur avec Guérin du vaccin antituberculeux, et du pharmacien Raoul qui plus tard introduit dans la péninsule le premier plant d'hévéa. De même, le docteur Charles Grall dont le nom va rester attaché à la médecine indochinoise sert sur le "Bayard". En 1886, le gouverneur général Paul Bert meurt dans ses bras.
Durant de très nombreuses années, le Service de Santé dépendant en partie du Ministère de la Guerre et en partie de la Marine accompagne les troupes en opérations. Des ambulances fixes sont installées dans les principales villes du Tonkin et à Thuan An (Annam). Dès 1884, des organisations mobiles sont affectées aux colonnes telle celle de la brigade de Négrier dirigée par le médecin-major Challan. Lors de l'affaire de Bac Le les 23 et 24 juin 1884, le médecin-major Gentil est blessé. Pendant le siège de Tuyen Quang du 27 janvier au 3 mars 1885, le médecin-major Vincent est attaché à la garnison. En 1884 tous ces établissements traitent 6 300 hommes dont 386 blessés et enregistrent 500 décès et 1759 rapatriements sanitaires. Ceux-ci sont principalement effectués sur le Shamrock", le "Bordeaux" et la "France" qui sont des transports-hôpitaux.
Les années qui suivent vont être celles d'une intense activité médicale. En 1885, le médecin principal Dujardin-Baumetz prend les fonctions de directeur du Service de Santé d'Indochine. Il a autorité sur 22 formations sanitaires et sur un navire ancré en baie d'Along, le "Cormoran". Sous ses ordres, 70 médecins, 9 pharmaciens et 9 officiers d'administration traitent cette année-là 18.000 hommes dont 1.103 blessés, 3.527 décès étant à déplorer et 3.715 rapatriements sanitaires prononcés. Parmi les morts figurent les médecins aides majors Bonnet et Gérardin, les officiers d'administration Bourdelle et Lepetit, l'aumônier de Donde, victimes d'une épidémie de choléra. Le médecin major Raynaud est tué lors d'un combat. Pour leur dévouement au chevet des hospitalisés soeur Marie Françoise Nicolas et soeur Hyacinthe Tine reçoivent la croix de la Légion d'Honneur. Au milieu des médecins servant en Indochine outre le futur médecin général Grall se trouve le docteur Hocquart qui, photographe et dessinateur à ses moments de loisirs, a laissé une série d'ouvrages évoquant la vie indochinoise de cette époque. Lors du guet-apens de Hué dans la nuit du 4 au 5 juillet 1885, le directeur du Service de Santé de Hanoï part avec un renfort de 4 médecins et de 20 infirmiers. Pendant les colonnes, deux sections médicales sont installées sur des jonques afin de faciliter les évacuations. De même, lorsque surviennent des épidémies de choléra, les transports de malades sont effectués sur un chaland métallique facile à désinfecter et remorqué par un canot à vapeur. Le personnel médical détaché à la mission de délimitation de la frontière de Chine sert dans une ambulance légère dotée de trois paires de mulets équipés de cacolets pour l'acheminement des malades et blessés.
En 1886, le Service de Santé de la péninsule comporte 74 médecins, 8 pharmaciens, 25 soeurs hospitalières et 9 aumôniers travaillant dans quarante et un établissements. Il apporte une particulière attention à la prévention des épidémies par une meilleure hygiène des casernements. Ceux-ci, du fait de l'entassement dans des bâtiments qui comme ceux de Bac Le prévus pour 600 hommes abritent en fait 600 tirailleurs et 1.300 coolies, sont propices à la propagation du choléra.
Cette maladie tue en deux ans 88 médecins, pharmaciens, infirmiers ou personnels administratifs. En ces circonstances des monuments commémoratifs sont édifiés à la mémoire du pharmacien de Marine Guillet à Hué et à celle de l'aide major Borius à Quang Yen. Désormais, les cantonnements sont dotés de filtres à eau Meigne équipés de poudre carbo-calcis. Un effort remarquable est accompli pour l'assainissement de la garnison de Tuyen Quang située sur « un terrain marécageux et vivant au milieu d'immondices ». En 1889, lorsque Calmette installe l'Institut Pasteur à Saigon, la variole a déjà tué 500.000 Annamites. Quelques années plus tard, cette terrible maladie est jugulée. Dans la décennie qui suit et alors que les médecins du Service de Santé métropolitain sont rapatriés, hormis trois d'entre eux affectés aux quatre bataillons de Légion Étrangère servant dans la péninsule, les efforts entrepris portent leurs fruits. La troupe applique les recommandations des praticiens concernant le port du casque, l'épuration des eaux, la lutte contre les moustiques et l'élaboration d'emplois du temps ayant « le double impératif de faire reposer les hommes le plus souvent possible et de combattre le spleen, la nostalgie, par une sollicitude accrue des cadres ». La quinine prophylactique parfois insuffisante dans les stocks des pharmacies militaires est remplacée par des distributions quotidiennes d'alcoolé de quinquina. Lors des hospitalisations, les primes journalières octroyées aux malades varient de 5 francs pour un officier supérieur à 75 centimes alloués à un soldat. Les coolies autochtones, étant donnée la pénurie de personnel qualifié, « font souvent et approximativement fonction d'infirmiers ». Pour nourrir convenablement leurs malades les médecins s'ingénient à créer des jardins potagers et afin de mieux les loger « remettent en état avec les moyens de bord des locaux qui menacent souvent ruine ».
En opérations, les conditions sommaires d'évacuation entraînent une mortalité de 16,9% des blessés. Les autorités estiment cet état de chose « épouvantable » et s'étonnent « qu'étrangement les Annamites accusent dans les mêmes circonstances un nombre de décès beaucoup plus faible alors que leur délabrement manifeste permet de s'interroger comment la mort ne s'est pas produite. De fait, les indigènes ont une grande tendance à guérir ». De 1883 à 1888, le taux des décès dans la troupe européenne est de 67 pour 1.000. Toutefois après cette époque, la situation s'améliore ; pour 49.289 hospitalisations il n'est enregistré que 3.409 issues fatales dont 843 dues au choléra.

Le Service de Santé Colonial (1890-1904)


II fonctionne désormais dans les cinq régions de la péninsule, le directeur du Service de Santé de l'Annam-Tonkin devenant celui de toute l'Indochine. Cet ensemble est structuré pour soigner aussi bien les militaires que les civils, l'Assistance Médicale étant instaurée en 1897. En fait cette dernière création ne fait que refléter une réalité déjà ancienne car depuis 1859 la population locale est traitée par les praticiens militaires (1). C'est ainsi que le Bulletin Officiel de la Cochinchine du 22 mai 1862 fixe les rations journalières des hospitalisés autochtones. Le statut de médecin hors cadres voit le jour en 1896. Avant cela, du 10 mars 1891 au 10 mars 1894, les fonctions de gouverneur général de l'Indochine sont assumées par le professeur de Lanessan qui a servi de 1866 à 1869 en Cochinchine en tant que médecin de la Marine.
L'hôpital devant porter plus tard le nom de ce haut fonctionnaire est mis en construction à Hanoï en 1891. En revanche, l'ambulance créée par le vice-amiral Courbet à Thuan An est désaffectée, car « à la suite d'un typhon un banc de sable a obstrué ce port ». Au début du XXème siècle des postes médicaux sont implantés à Pak Hin Boun (Laos), à Phan Thiet (Annam) et à Fort Bayard (Quang Tcheou Wan). Une équipe de vaccine mobile fonctionne et un praticien est détaché à Tsien Tsin. Outre, les 53 médecins affectés en Annam-Tonkin, 80 infirmiers européens, 197 Annamites et 56 soeurs hospitalières travaillent en ces deux régions.
26 praticiens servent dans les corps de troupe de la péninsule et d'autres sont détachés dans les légations et consulats de Chine et du Japon. En 1890, une nouvelle épidémie de choléra éclate à la caserne de la Sapèquerie de Hué, suivie de deux résurgences de la variole. En 1898, un pavillon pour les dames est installé à l'hôpital de Lanessan car « jusqu'alors un simple paravent séparait la maternité des bureaux du Conseil de Santé ». Toutefois, peu après, une vive polémique éclate dans l'établissement car les épouses d'officiers se plaignent vivement qu'une Tonkinoise « aux amours résidentiels et payant 14 francs par jour » est hospitalisée en ces lieux avec toute sa domesticité.
En 1902, un service avec deux médecins fixes et un mobile est détaché aux Chemins de Fer du Yunnan. L'année suivante, la section des infirmiers coloniaux d'Indochine voit le jour et la direction du Service de Santé devient celle des Troupes du Groupe de l'Indochine.
En colonne, l'existence des praticiens est périlleuse et fort rude ; celle du Yen Thê bénéficie en 1895 de la compétence du médecin de 1ère classe Fruitet du 1er RTT, « modèle pour tous les médecins militaires ». Outre les soins aux blessés et malades, cet officier porte son attention sur la tenue et l'équipement des tirailleurs. Il les estime « incommodes et restreignant la liberté de leurs mouvements au combat ». Le 8 février 1896, il rédige un rapport qui est suivi d'effet car « désormais, les militaires indigènes ne sont plus obligés en marche de se déséquiper et de rabattre leur pantalon sur les genoux pour pisser ». De même, le docteur Fruitet oblige les soldats à garnir l'intérieur de leur casque avec des feuilles de bananier. En effet, en ces lointaines années, la peur du soleil est constante. Ainsi, le docteur Courtois écrit « qu'il a vu sous une véranda en paille, à 21 heures, un officier foudroyé par une insolation car il avait ôté son casque un court instant ». Parfois, aussi, la faune recèle de réels dangers. Le 3 juillet 1891, le docteur Labourd en train de consulter à Thaï Nguyen voit un tigre traverser en deux bonds sa salle de visites.
Les médecins des corps de troupe sont fréquemment obligés de punir des tirailleurs qui échangent les médicaments européens qui leur ont été remis contre des remèdes traditionnels. A l'infirmerie du 2ème RTT, le docteur a l'habitude de faire prendre la température des consultants avant de les ausculter. Or, un matin, l'infirmier tonkinois chargé de cette opération rend compte qu'un militaire présente une température inhabituelle de 49 degrés. Le médecin fait hospitaliser sur le champ ce malade qu'il juge en danger de mort. Le lendemain, le « moribond » accuse une fièvre de 48 degrés tout en ayant bon appétit. Après enquête, il s'avère que le fraudeur a plongé le thermomètre dans la théière dont il ne sépare jamais.
Plus sérieusement, le médecin de Marine Calmette fonde en 1891 l'Institut Pasteur de Saigon. Trois ans plus tard, le docteur Simond qui a servi en Extrême-Orient en 1894 détecte le rôle de la puce du rat dans la transmission de la peste. Le futur médecin colonel Yersin, tout d'abord docteur auxiliaire sur les paquebots des Messageries Maritimes entre Saïgon et Haïphong, s'engage ensuite dans le corps des médecins des colonies. Affecté à Nha Trang, il se consacre à ses activités médicales tout en explorant l'arrière-pays. Ainsi, il est le premier européen à fouler le sol du plateau du Lang Bian où va être par la suite édifiée la ville de Dalat. En 1894, alors qu'il séjourne en Chine, il découvre le bacille de la peste. Après une existence faite d'abnégation et de dévouement, il meurt le 23 juin 1943 au village de Sui Gia près de Nha Trang. La tombe de Ông Nam (Monsieur le colonel) surmontée d'un pagodon est toujours entretenue avec dévotion par les habitants et des rues portent encore son nom au Vietnam.

Le Service de Santé des Troupes coloniales (1904-1945)


Étant donnée la récente autonomie obtenue par les Troupes Coloniales le 7 juillet 1900, l'organisation médicale de la péninsule adopte cette nouvelle dénomination le 4 novembre 1904. Le médecin-général Grall est placé à sa tête avec deux sous-directeurs, un pour l'Annam-Tonkin et un autre pour la Cochinchine-Cambodge. Au même moment, une virulente épidémie de choléra provoque de nombreux décès dont ceux du général Clamorgant et du médecin-major Guichoux à Quang Yen. A la fin de l'année, toutes les soeurs hospitalières sont obligées de cesser leurs services en application de la loi de séparation des églises et de l'État.
Le 4 mai 1907, le corps des médecins indigènes auxiliaires voit le jour. Après cinq ans d'études ces personnels sont affectés dans un corps de tirailleurs. Ils doivent porter « l'uniforme d'adjudant indigène sans galon de grade mais peuvent arborer le caducée ». Le médecin-général Clavel organise l'instruction de ces futurs praticiens rassemblés au sein d'une section spéciale de l'Ecole de Médecine de Hanoï confiée à Yersin.
Le 5 août 1909, le cours est supprimé et en 1914 un seul médecin ayant reçu une telle formation, le docteur Nguyên Xuan Mai, demeure en fonction. Dans le même temps, le Service de Santé veille à ce que la troupe soit logée confortablement dans des casernements « type Nam Dinh » pourvus de grillages aux fenêtres et dotés de stérilisateurs d'eau. En 1908, un service antirabique fonctionne à l'hôpital de Lanessan et la Section Mixte des Infirmiers Coloniaux instruit 222 autochtones.
En 1909-1910, les opérations entreprises contre le De Tham mettent en ligne de gros effectifs. Aussi, les autorités sanitaires installent une ambulance dirigée par l'aide major Perret à la gare de Dong Anh. Les 54 blessés atteints lors des combats sont acheminés vers cette station en brancards ou hamacs portés par 16 coolies brancardiers. Ensuite, ils sont promptement évacués par voie ferrée sur Hanoï. La presse locale décrit leur arrivée dans la capitale du Tonkin « poussiéreux, sanglants, avec des uniformes tachés de sang, alors que tout près d'eux les belles dames de Hanoï sont dorlotées au moindre bobo ». Avec dévouement, les médecins de l'expédition traitent 350 malades ou blessés et constatent 24 décès dont 20 sur le terrain lors des affrontements.
Le 15 juillet 1910, le général de Beylié et le médecin-général Rouffiandis se noient dans le Mékong à Tha Deua près de Vientiane. Parfois, les praticiens du Service de Santé sont chargés de tâches relevant de la médecine légale. Ainsi cette année là, un boy de Hanoï est soupçonné d'avoir empoisonné le chef d'escadron Rumilly. Or, le pharmacien consulté établit que le domestique par inadvertance a utilisé le sel de cuivre réservé au nettoyage de l'argenterie pour assaisonner un civet destiné à son malheureux patron. De même, la presse locale loue la conduite du médecin de la Légion Étrangère Gobinot passager de l'express Lang Son-Hanoï. Un tireur de pousse fonçant tête baissée ayant heurté la locomotive du convoi, le docteur a sauté de son wagon et lui a promptement prodigué ses soins. Peu après, le médecin aide major Lajus obtient le brevet du 2ème degré de langue laotienne alors qu'à cette époque seuls deux praticiens militaires servent dans le royaume. Enfin, au début de 1913, le sanatorium du Tam Dao ouvre ses portes, suivi peu après de celui de Chapa construit sur le plateau de Lo Sui Song.
Toutefois, l'action du Service de Santé ne parvient pas à restreindre une importante mortalité européenne. Un journal local décrit à Saigon « les femmes françaises montrant sous les vérandas leurs figures émaciées et creusées par la fièvre ». Pourtant, à l'hôpital « des ventilateurs actionnés par l'électricité ont été montés, de la glace distribuée chaque jour, pendant que le thermomètre jusque là commun à toute la chambre est désormais individuel. Cependant, les douches et les bains ne peuvent être pris que sur prescription du médecin ». Le même organe de presse relate que « chaque jour, un piquet de marsouins du 11ème RIC accompagne par la rue de Bangkok un cercueil vers le cimetière ». En outre, en dépit de ses louables efforts, la Direction du Service de Santé est l'objet de plaintes. L'une d'entre elles demande les raisons pour lesquelles « une épouse de sous-officier doit régler une somme quotidienne de 6 francs au titre des frais d'hospitalisation alors qu'une femme de douanier n'est taxée pour la même prestation que de 1 franc 50». De même, les militaires lors d'une demande de rengagement sont astreints à présenter un certain coefficient de mastication. Or, aucun chirurgien-dentiste militaire n'exerçant dans les hôpitaux, les candidats sous-officiers et hommes de rang sont obligés de consulter des spécialistes civils. C'est ainsi qu'un caporal du 9ème RIC doit payer 460 francs au docteur Dubouch de Hanoï pour « des dents perdues en service ».

La Grande Guerre


Dans la péninsule, un groupe sanitaire confié au médecin-major de 2ème classe Salabert-Strauss assisté du médecin auxiliaire Nguyên Xuan Mai est mis à la disposition de la colonne de Sam Neua en 1915. Cette formation est rejointe un peu plus tard par un engagé volontaire, le docteur Le Quang Trinh, directeur de l'Institut Vaccinogène de Xieng Khouang au Laos. Ce dernier accompagne la colonne Friquegnon puis revient à Saïgon « à demi mort à cause des fièvres ». Ensuite, en rejoignant le front européen, il est torpillé au cours de la traversée. En 1917, une ambulance légère est mise sur pied à Thaï Nguyên avec le médecin-major Hervier. Celle-ci traite 75 blessés au cours des combats contre les rebelles et déplore 34 tués. Les militaires atteints sont évacués sur Hanoï par automobile ou voie ferrée.
De 1915 à 1918, des praticiens mobilisés remplacent leurs confrères d'activé partis en Europe. Ils examinent 92 000 tirailleurs et travailleurs rejoignant la France ou l'Orient. En 1917, le docteur Segalen, à la fois médecin et poète, est affecté en Chine à la Mission Truptil afin de recruter des coolies. En 1918, une épidémie de grippe sévissant dans la péninsule est la cause de nombreux décès.

L'entre-deux-guerres

Après 1918, l'Indochine souffre d'une pénurie de médecins militaires dont l'effectif est réduit à quarante. Cette carence est palliée par l'organisation d'un corps d'aides médecins indigènes créé le 4 juillet 1920 et remplacé le 17 décembre 1925 par celui des officiers de santé indigènes. Ces derniers, ayant terminé leurs études à l'École de Hanoï, passent un concours. En cas de réussite, ils accomplissent six mois de service en tant que tirailleur puis un an comme médecin auxiliaire. Ensuite, ils sont répartis en trois classes assimilées aux grades des officiers subalternes. À Hanoï, en 1931, 134 futurs médecins ou pharmaciens et 51 vétérinaires suivent l'enseignement de la Faculté.
Cette même année, le corps du Service de Santé aligne 90 médecins dont 27 hors cadres, 11 pharmaciens, 2 dentistes et 10 officiers d'administration. Des épidémies de choléra et de rougeole surviennent et soeur Brigitte de la léproserie de Cu Lao meurt de la même maladie que ses patients. Des dispensaires sont ouverts au bénéfice des familles de tirailleurs. Certains docteurs tel le médecin lieutenant-colonel Guillemet, qui publie un recueil de poésies « Sur les sentiers laotiens », taquinent à leurs moments perdus la muse. Toutefois, la vie des praticiens exerçant en brousse demeure pleine de périls. Ainsi, le 9 mars 1935, le médecin lieutenant Maria est blessé lors de l'attaque du poste Le Roland. Cependant, certains de ses confrères sont confrontés à des situations plus cocasses. L'un d'eux exerçant au Laos soigne l'épouse d'un chef de tribu Lu qui « a avalé en buvant de l'eau un Phi (diable) qui lui démange le ventre ». Avisé, le praticien lui fait absorber des cachets de permanganate en l'avertissant que son hôte indésirable l'abandonnera au milieu d'un flot de liquide bleu. Lorsque le jeune docteur revient dans la tribu, sa prédiction s'étant accomplie, il est adoré tel un dieu. D'autres praticiens reçoivent des affectations peu gratifiantes. C'est notamment le sort du médecin capitaine Maclaud qui soigne les bagnards de Poulo-Condor. Il a ainsi l'occasion de côtoyer une grande partie des futurs responsables de la RDVN.
Le corps médical dénonce toujours les méfaits du soleil. Il cite notamment le cas du marsouin Chartier du 9ème RIC qui a coutume de pêcher dans le grand lac de Hanoï. Ayant enlevé son casque pour se gratter la tête, l'infortuné tombe alors à l'eau et se noie. L'assistance médicale encourage la formation de sages-femmes indigènes, les Bà Mu (elles seront 195 en 1935 servant dans 135 postes ruraux. Grâce à leur action, la mortalité infantile recule de 28% en 1918 à 22% en 1930). L'une d'elles, Le Thi Thien, reçoit la médaille de bronze de l'assistance publique. La Direction du Service de Santé surveille étroitement l'alimentation de la troupe car, en 1936, 73 soldats de la garnison de Hanoï ont été intoxiqués à la suite d'un repas servi par l'ordinaire.
Plus étrangement, les hautes autorités médicales conseillent d'envoyer les lycéens à l'établissement de Dalat de préférence à celui de Saïgon. Le climat du premier site est en effet estimé plus propice à l'effort intellectuel.

La 2ème guerre mondiale


Les archives en majorité détruites le 9 mars 1945 ne permettent le recueil que de rares informations. Durant le conflit, les fonctions de Directeur du Service de Santé sont assurées par les médecins-généraux Millous et Bouvier, le docteur Botreau-Roussel assumant celles d'inspecteur général. En 1943, il existe dans la péninsule 30 grands hôpitaux, 500 hôpitaux secondaires ou infirmeries, et 293 maternités. Dans l'année, il a été effectué 9 120 000 vaccinations gratuites et 17.000.000 consultations. En 1944, les deux premiers médecins autochtones entièrement formés en Indochine, les médecins lieutenants Trinh Xuan Tru et Do Xuan Duc sont affectés dans les corps de troupe. En février 1945, une situation d'effectifs mentionne 45 médecins européens et 9 autochtones servant au Tonkin avec 7 sous-officiers infirmiers européens et 13 gradés indochinois. Lors de son arrivée dans la péninsule, en octobre 1945, le CEFEO fait état de la présence de 161 officiers, 36 sous-officiers et 7 militaires du rang ayant auparavant servi dans le Service de Santé de la Fédération Indochinoise.
Dès la mobilisation de 1939, des médecins réservistes sont appelés car les troupes de la péninsule passent de 30.000 à 90.000 hommes en comprenant la Garde Indochinoise. Le Service de Santé est présent aux combats de Lang Son et de Do Son en septembre 1940 puis au cours du conflit avec la Thaïlande en janvier 1941. Ensuite, il s'attache tout particulièrement à la conservation des effectifs européens soumis à un très long séjour de même qu'à l'état sanitaire des 2.187 familles de militaires demeurées dans la péninsule. Étant donnée la rupture des communications avec la métropole certains médicaments viennent à manquer. Les pharmaciens militaires font alors preuve d'imagination afin de leur trouver des succédanés fabriqués avec les ressources locales. De même, en prévision d'une action japonaise des stocks pharmaceutiques sont constitués. Les corps de troupe pourvus théoriquement d'un médecin à l'échelon bataillon reçoivent des lots de santé de campagne avec quinine, vermifuge, stovarsol, carbosan, pansements et matériels de petite chirurgie. Il s'avère toutefois que les paniers de mobilisation prévus dès le temps de paix sont intransportables sur un cheval de bât lors de longs déplacements.
Certains personnels du Service de Santé vont jouer un rôle important dans la résistance anti-japonaise. Ainsi, le médecin capitaine Meyer-May rejoint la France Libre à Manille dès septembre 1940. Plus tard, le médecin lieutenant Kernevez fait de même en partant en Chine. Affecté à la 1ère DFL, il sera présent lors de la libération de Strasbourg en novembre 1945. Le médecin capitaine Goerger en service au IV/10ème RMIC de Vientiane appartient à l'organisation clandestine Donjon. Tout d'abord, il constitue des dépôts de médicaments pour deux bataillons dans l'enceinte du camp de Khang Kai situé dans la Plaine des Jarres ainsi qu'à Louang Prabang. Une partie de ces fournitures provient de parachutages effectués à partir des Indes. Le 25 janvier 1945, Goerger accueille près de Paksane dix hommes de la Force 136 largués avec le lieutenant Deuve. Le médecin capitaine Queguiner est quant à lui rattaché à l'organisation Pavie en Annam-Moyen Laos. Le médecin capitaine Merle du l/3ème RTT à Dap Cau cache dans l'armoire à poisons de son infirmerie des documents émanant de la résistance. D'autres médecins assistent le docteur Bechamps condamné à 15 ans de travaux forcés pour ralliement au général de Gaulle. Incarcéré puis hospitalisé à Hanoï, ce vieux praticien civil exerçant en Chine y décède en juillet 1944. En fraude, les chirurgiens de l'hôpital de Lanessan soignent les aviateurs américains abattus et ceux de l'hôpital Grall à Saïgon camouflent le soldat allié Arsen Hall évadé du camp de prisonniers de Long Thanh. De même, un aviateur de la 7ème Flotte US reste longtemps hébergé à l'hôpital de My Tho.
Toutefois, en 1944 et 1945, la Direction du Service de Santé privilégie les missions effectuées dans les établissements hospitaliers et à l'assistance médicale au détriment de la préparation du soutien sanitaire des unités susceptibles de devenir opérationnelles. Le 22 avril 1944, le médecin capitaine Berthères est assassiné à Saïgon alors que le 7 février suivant, le pharmacien lieutenant-colonel Clech et le pharmacien commandant Coader trouvent la mort dans cette même ville à la suite d'un bombardement de l'aviation américaine.

Le Coup de Force Japonais du 9 mars 1945


Ce jour-là, le général Sabattier commandant la Division du Tonkin demande le renforcement d'urgence des moyens médicaux de la garnison de Tong où est concentrée la 2ème brigade du général Alessandri. A 17 heures 30, le général Aymé commandant supérieur des troupes s'oppose à cette mesure « qui entraînerait la mobilisation immédiate de plusieurs médecins et des prélèvements sur ceux de l'hôpital de Lanessan ».
À Hanoï, le médecin lieutenant-colonel Coste, le médecin capitaine Farges et le docteur Braive sont tués alors qu'ils commencent à soigner les militaires blessés ou tentent de rejoindre leur poste. À Lanessan, le médecin capitaine Merle « tout jeune stagiaire en chirurgie de guerre », opère tout au long de la nuit tragique avec le professeur médecin lieutenant-colonel Montagne. Le 10 mars, à 18 heures, les personnes de cet établissement sont autorisés par les Nippons à se rendre à la Citadelle afin d'y relever les nombreux blessés.
À Ha Giang, garnison tenue essentiellement par des éléments du 1er RTT et du 5ème REI, le médecin capitaine Courbières est capturé à la résidence à la suite d'un guet-apens fomenté par les Japonais. Ces derniers l'utilisent ensuite comme parlementaire et il échappe au massacre dont sont victimes ses camarades européens. A l'infirmerie du V/ler RTT, l'infirmier major Potin tente de cacher les malades hospitalisés. Il y réussit jusqu'au 11 mars en les logeant dans une pièce dérobée. Ensuite capturé, il est maintenu à son poste pour soigner une cinquantaine de blessés ennemis. Le médecin capitaine Courbières quant à lui reste affecté à l'hôpital local sur demande instante du mandarin provincial. Il tombe le 5 août 1945 fusillé par les Japonais.
À Lang Son où les combats font rage jusqu'au matin du 11 mars, le médecin lieutenant-colonel Clerc traite les blessés sous le feu de l'ennemi avec un tel mépris du danger qu'il gagne le surnom de « docteur Larrey de Lang Son ». Il est aidé efficacement dans sa tâche par le docteur Bagarry et un autre praticien. Il s'oppose avec fermeté à la ruée des Nippons qui baïonnette au canon envahissent, menaçants, l'hôpital. Lorsque ceux-ci veulent emmener les hommes atteints au cours des combats mais pouvant encore marcher, il s'insurge et en dissimule quelques-uns. La blouse rouge de sang, il apostrophe le colonel japonais et lui reproche véhémentement de violer la Convention de Genève. L'ennemi, face à cette attitude, le bouscule, l'insulte, le met en joue, fait le simulacre de le décapiter au sabre et exécute autour de lui une parodie de la danse des samouraïs. Le docteur Clerc ne cède pas et devant tant de fermeté l'ennemi cesse de le défier. Le soir même, les blessés enlevés de l'hôpital en dépit de sa résistance sont exécutés à l'arme blanche voire à la pioche. Le 11 mars, les Nippons ayant interdit l'accès aux salles de stérilisation et à celles d'opérations, imperturbable, le chirurgien continue à intervenir avec des moyens de fortune sous une véranda. Il est secondé avec compétence par l'infirmier major Nicolaï alors qu'un médecin autochtone, le docteur T., refuse de soigner les Européens. Durant cent jours, le docteur Clerc fidèle à lui-même continue sa mission dans les pires conditions faisant bouillir les vieux pansements déjà utilisés et distribuant avec parcimonie les rares médicaments soustraits à la convoitise de l'adversaire. Tel un roc, il protège ses blessés jusqu'au mois de juin, époque où ils sont évacués vers Hanoï. Trente ans plus tard, un de ces rescapés lui a dit : « Mon colonel, nous avons eu peur lorsque vous enguirlandiez les Japonais, mais c'est ce qui finalement nous a sauvés ».
À Haïphong au quartier Bouet qui va tenir du 9 mars à 19 heures 20 au lendemain 10 heures 20, le caporal-chef infirmier Audegond supplée les deux médecins de l'infirmerie de garnison qui sont absents pour motifs de service.
Au Laos, le médecin capitaine Amigue et le docteur Théron sont abattus par les Japonais le 23 mars à Thak Hek. Il en est de même le lendemain pour le médecin capitaine Faure, médecin hors cadres de la province de Saravane.

La Retraite vers la Chine. Les Broussards


Lors du repli des troupes vers le nord du Tonkin les médecins faisant partie des colonnes oeuvrent dans un contexte très difficile. Ils sont rejoints par des praticiens indochinois mobilisés. En effet, par suite du manque de prévoyance du commandement, le soutien médical des unités est insuffisant. Ainsi, les 3.500 hommes du général Alessandri quittent le camp de Tong avec seul médecin. Aussi, le docteur Nguyên Xuan Thien, médecin-chef de l'assistance médicale de Son La, est appelé sous les drapeaux en mars 1945 avec le grade de sous-lieutenant. Il est affecté au groupement Prugnat qui dans un premier temps est formé du II/5ème REI, d'un détachement motorisé, d'un centre d'instruction européen, d'artilleurs du 4ème RAC et d'aviateurs. Certains de ces éléments vont parvenir en Chine après cinquante-quatre jours de combats et de marches épuisantes. Durant tout ce temps, le docteur Thien prodigue, souvent sous le feu de l'ennemi, ses soins aux blessés et malades. Fréquemment pour remplir sa mission il se sacrifie en restant auprès des patients alors que l'arrière-garde l'a déjà dépassé. Son sang froid allié à un total mépris du danger est récompensé à l'arrivée en Chine par la croix de chevalier de la Légion d'Honneur et une citation à l'ordre de l'Armée. Son confrère, Nguyên Dinh Dung tué le 10 mars 1945 à Dinh Lap dans l'accomplissement de sa tâche reçoit à titre posthume les mêmes distinctions.
Dans le Céleste Empire, un autre médecin militaire, Nguyên Bach du 4ème RAC, retrouve à Tou Long son collègue le médecin lieutenant Kerbastard arrivé avec la colonne Alessandri. Le 15 mai 1945, à Sze Mao, cantonnement des rescapés d'Indochine, le médecin-général Bouvier, directeur du Service de Santé fait sensation. Il prescrit en effet de mettre à la diète complète les hommes atteints de dysenterie alors que ceux-ci depuis deux mois ont constamment souffert de la faim. Fort heureusement, le lendemain le médecin lieutenant-colonel Mazurier accompagné d'un docteur néo-zélandais adoucit ce régime par trop sévère.
Au Laos, les parachutistes de la Force 136 largués à partir des Indes dans la région de Paksane bénéficient des soins diligents du Révérend Père Sion qui a acquis un diplôme d'infirmier en métropole. Ce prêtre « la barbe au vent ne se déplace jamais sans une imposante musette de médicaments ornée de la Croix Rouge ». La colonne du chef de bataillon Mayer partie de Vientiane est suivie des médecins capitaines Fesquet, Goerger et Perrin ainsi que du docteur Therioz. Atteint de dysenterie, Goerger est évacué le 20 mai sur Sze Mao, le chef de bataillon Mayer souffrant du typhus le rejoignant peu après. La compagnie laotienne du capitaine Dumonet qui a quitté sa garnison de Dong Hêne le 10 mars accompagnée « de femmes et d'enfants français et laotiens dont un bébé de six mois transportés dans 52 charrettes tractées par des buffles » est moins bien pourvue médicalement. Toutefois, l'unité récupère opportunément l'infirmier Gonaud rescapé de la garnison de Savannakhet. Jusqu'au mois de septembre, ce dernier oeuvre avec efficacité. Il ampute ainsi sous légère anesthésie le lieutenant Guillard victime d'un début de gangrène après avoir été blessé à un doigt près de Thakhek.
Dans les mois qui suivent, le pharmacien commandant Chevalier est tué le 28 mai 1945 à Hué. Ensuite, au cours des événements d'août-septembre 1945, plusieurs membres du Service de Santé perdent la vie. Le médecin capitaine Merle maintenu par les Nippons à l'hôpital de Lanessan avec le docteur Riou assiste, impuissant, à l'assassinat le 5 août du docteur radiologiste Barada suivi de celui du spécialiste ORL Calbairac le 18 août suivant. Le médecin commandant Grima au même moment tombe à Kompong Cham (Cambodge). En septembre, c'est au tour du médecin lieutenant-colonel Rouquet d'être exécuté à Saigon. Le 25 du même mois le médecin de Marine Collet est décapité par le Viêt Minh après que son épouse eut été suppliciée devant lui.
Enfin, le pharmacien capitaine Brancourt parachuté le 22 août 1945 dans les environs de Hanoï avec l'administrateur Messmer meurt à Mai Binh le 18 septembre, très certainement empoisonné au datura.
En 2004, au Cambodge et au Viêt-nam, des personnels du Service de Santé des Armées continuent avec abnégation et compétence l'oeuvre commencée un siècle et demi auparavant par leurs valeureux anciens. Leur inlassable dévouement au service des populations illustre parfaitement cette pensée de Simone Clapier-Valladon : « La médecine est la clef d'or qui permet d'être l'ami de l'Africain et de l'Asiatique. Quand on a accouché la femme et soigné les enfants, on appartient à la famille ».

Colonel Maurice RIVES


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