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>L'eau potable en Indochine

 

L'eau potable en Indochine en 1931


La question de l'eau potable présente en Indochine une importance considérable du fait de la fréquence et de la gravité des maladies d'origine hydrique.
Ces maladies - les dysenteries et le choléra surtout - sévissaient en permanence à notre arrivée et décimèrent le corps d'occupation pendant les premières années. Les moyens d'épuration de fortune dont il fallut se contenter pendant longtemps atténuèrent le danger sans le faire disparaître, et des épidémies meurtrières (épidémie de typhoïde de 1907, épidémies de choléra de 1910 et 1927) vinrent joindre leurs ravages aux méfaits quotidiens de l'amibiase et des autres parasitoses intestinales, de la fièvre typhoïde, des dysenteries bacillaires.
Aucun programme d'ensemble pour l'épuration des eaux d'alimentation n'a été envisagé pour l'Indochine. Sa préparation nécessitait en effet toute une série d'études locales, son exécution eût réclamé un effort financier considérable. Seules les grandes villes, disposant d'une certaine autonomie budgétaire et, par suite, de crédits importants, ont pu mener à bien, l'étude et la réalisation de procédés d'épuration modernes, offrant toutes garanties au point de vue de l'hygiène. A l'heure actuelle on peut affirmer que le problème de l'eau potable est résolu en ce qui concerne les centres de Saigon-Cholon et de Hanoi. Dans d'autres agglomérations importantes, Phnom-Penh, Hué, Nam-Dinh, Haïphong, ont été réalisées des installations donnant toute satisfaction et dont la mise au point pourra bientôt sans doute être considérée comme définitive.
Les instituts Pasteur de Saigon et de Hanoi ayant été appelés à collaborer activement à la réalisation d'une épuration méthodiquement conduite et contrôlée par des analyses fréquentes, nous nous proposons d'exposer rapidement de quelle façon se posait le problème pour ces deux villes et par quels moyens relativement simples, assez semblables dans les deux cas, il a pu être résolu, après quelques tâtonnements.


ALIMENTATION EN EAU DE LA VILLE DE HANOI

Considérations géologiques
La ville de Hanoi est bâtie en plein delta, à 100 kilomètres de la mer, sur des terrains alluvionnaires, où les sondages préconisés par DAURELLE ont montré dès 1898 l'existence d'une nappe souterraine abondante entre 35 et 60 mètres.
Cette nappe semble en relation avec les eaux du Fleuve Rouge. Des puits, actuellement au nombre de neuf, ont été forés jusqu'à une profondeur moyenne de 50 mètres, dans des couches successives de sables fins, maigres ou argileux, de vases fines, de sables grossiers, de graviers et de galets. Les forages n'ont pas été poussés au-delà de la couche de galets qui a été atteinte à 52 mètres de profondeur.
Comment se fait l'alimentation de cette nappe ?
Il est à peu près certain que le Fleuve Rouge et ses affluents y contribuent pour une très large part. Le niveau du fleuve est en effet parallèle au niveau statique de l'eau dans les puits. Les divergences observées dans la composition chimique des deux nappes, fluviale et souterraine, s'expliquent aisément par l'enrichissement de la première au cours de la filtration dans le sous-sol.
Cependant la découverte en certains points du delta de terrains tertiaires plissés au-dessous des alluvions laisse supposer que la nappe souterraine peut recevoir de ces terrains un appoint important.
Enfin il n'est pas interdit de penser que, sur l'énorme étendue qu'occupe la croûte de terrain alluvionnaire, il existe des parties plus perméables que celles observées à Hanoi, favorisant la filtration des eaux superficielles qui viendraient rejoindre par cette voie la nappe souterraine.

Usine des Eaux
L'Usine qui distribue l'eau d'alimentation de la ville de Hanoi a été construite en 1894-96 aux frais du Protectorat. L'exploitation a été confiée à un entrepreneur par contrat. Les bâtiments et la canalisation ont été remis en 1905 à la ville qui a renouvelé en 1919 le contrat du concessionnaire M. BÉDAT.


L'usine des Eaux de Hanoi en 1930

Aucune épuration n'était envisagée au début et la canalisation urbaine recevait telle quelle l'eau de la captation. Celle-ci utilisait, il est vrai, une nappe souterraine profonde située sous le village de Yên-Dinh, à la limite nord de la ville et au voisinage immédiat du Fleuve Rouge. La profondeur des puits variait entre 53 et 60 mètres.
Les premiers essais d'épuration réalisés par l'ingénieur CHABAL, datent de 1904-1905 : ils avaient moins pour but l'épuration biologique que la précipitation et la décantation des matières en suspension, fort gênantes. Après avoir subi une aération intensive en tombant en pluie de plusieurs mètres de hauteur les eaux passaient dans des séries de bassins dégrossisseurs, préfiltres et filtres à sable du type Puech-Chabal où se déposaient progressivement les matières minérales. En particulier, les sels de fer, très abondants dans ces eaux, se transformaient en hydrates ferriques dont les flocons se précipitaient et étaient retenus par les galets des dégrossisseurs.
Les résultats de ce procédé d'épuration ayant paru concluants, une installation définitive fut réalisée en 1910 : le débit maximum prévu était de 10.000 mètres cubes. La mise en service de deux nouveaux bassins en 1927 a permis de le porter à 15.000.

Caractères physico-chimiques de l'eau brute
L'examen comparatif des chiffres fournis par les analyses chimiques pratiquées en toute saison depuis de nombreuses années conduit aux remarques suivantes :
1°- La composition chimique des différents puits, bien que correspondant à un type assez uniforme, accuse des divergences sensibles en ce qui concerne certains éléments minéraux (chaux, chlorures, ammoniaque) ou organiques ;
2°- Les mêmes éléments présentent des variations notables dans l'eau d'un même puit examinée aux diverses périodes de l'année ;
3°- L'eau brute, résultant du mélange des puits, présente une formule caractéristique qui ne subit d'une saison ou même d'une année à l'autre, que des modifications peu importantes.
Au point de vue physique, l'eau de la captation de Hanoi présente, à la sortie des puits, une température à peu près constante : 25-26°. Elle a une saveur légèrement métallique et une odeur faiblement ammoniacale. Elle est d'abord limpide mais se trouble progressivement après quelques heures d'exposition à l'air, laissant déposer une boue ferrugineuse qui faisait autrefois le désespoir des blanchisseurs et des ménagères.
En résumé, l'eau de la nappe souterraine captée par la ville de Hanoi présente, avant tout traitement, des caractères physico-chimiques qui la placent à la limite de la potabilité et qui pouvaient faire craindre la contamination de cette nappe par les souillures de la surface du sol. Les variations observées dans la teneur en chlore, en matières organiques, en ammoniaque, des divers puits ou du même puit aux différentes périodes de l'année semblaient favorables à cette interprétation. Aussi la valeur de la captation a-t-elle été très discutée.
Toutefois, les teneurs élevées en chlore et en ammoniaque pouvaient s'expliquer par la composition du sous-sol. Quant aux divergences constatées dans la répartition des sels minéraux et des corps azotés au niveau des divers puits, elles indiquent simplement que la nappe profonde n'est pas homogène, qu'elle n'est peut-être pas unique. Circulant à travers une couche de terrains poreux de plus de 25 mètres d'épaisseur, sans doute s'enrichit-elle au point de vue chimique au hasard des rencontres, dans une proportion qui dépend à chaque instant de la pression exercée par les eaux, de leur quantité, de l'étendue de la zone d'aspiration autour de chaque puit.
La profondeur de cette nappe, captée entre 45 et 55 mètres, son étendue assurant un débit pratiquement illimité, constituaient pour une grande ville en plein développement des garanties trop sérieuses pour qu'on écartât, sur de simples présomptions, malgré les attaques dont elle était l'objet, la solution apportée au problème de l'alimentation en eau potable de Hanoi par l'entreprise BÉDAT-DOUSDEBÈS. Des tentatives d'amélioration de la composition chimique de cette nappe ne pouvaient qu'être encouragées. Elles étaient du reste rendues nécessaires par la teneur élevée de ces eaux en germes microbiens.

Résultats des examens bactériologiques
Les analyses effectuées au moment des premiers forages de Yên-Dinh (1898) révélaient une eau très pure (Dr. YERSIN).
Les résultats observés par SALANOUE-YPIN en 1906, bien que montrant l'absence d'espèces pathogènes, permettaient de tenir l'eau de la ville pour suspecte.
LAFONT en 1922 note une teneur élevée en germes (10.000 par centimètre cube), la présence de pyocyanique et de coli, et la classe parmi les eaux médiocres, voire dangereuses de l'échelle de MIQUEL.
Depuis janvier 1926, l'Institut Pasteur de Hanoi a procédé à l'analyse méthodique des différents puits, prenant comme tests de pollution la richesse en colibacilles et anaérobies.
L'ensemble des résultats des analyses bactériologiques de l'eau de la nappe souterraine permet d'affirmer que cette nappe, très pure à certains moments en raison de sa profondeur, n'est pas à l'abri des souillures provenant de la surface du sol ou des divers étages traversés par les puits et qu'elle peut devenir dangereuse pour la santé publique. La vétusté et la construction défectueuse de certains puits est le plus souvent en cause.
Ayant acquis cette certitude, l'enquête bactériologique était amenée à rechercher dans quelle mesure le dispositif adopté pour l'épuration physico-chimique de l'eau brute se montrait capable de remédier à ces pollutions accidentelles.

Dispositif épurateur de l'Usine des Eaux de Hanoi
Le système préconisé par les ingénieurs PUECH et CHABAL pour améliorer la composition chimique des eaux de Hanoi consiste essentiellement à aérer l'eau brute pour provoquer la précipitation du sesquioxyde de fer et à recueillir les dépôts sur plusieurs séries de dégrossisseurs ou préfiltres. L'aération favorise en outre l'oxydation des substances azotées, en particulier de l'ammoniaque.
Devant l'impuissance à supprimer certaines causes de pollutions accidentelles (travaux de nettoyage des puits, fissures des parois) ou permanentes (souillures des filtres à sable) que le laboratoire avait mises en évidence, il fallait envisager, pour y remédier, l'intervention d'un agent de stérilisation chimique assez puissant pour détruire, le cas échéant, tous les germes dangereux. L'emploi de cet agent devait en outre être aussi simple et pratique que possible, automatique en quelque sorte, peu coûteux et n'entraîner aucune modification du goût de l'eau, aucun trouble nuisible pour la santé.
Le procédé recommandé par l'Institut Pasteur fut la verdunisation ou javellisation automatique à faible doses de BUNAU-VARILLA. La javellisation fut installée le 24 mars 1927. Au cours des années 1928, 29 et 30 la recherche des anaérobies s'est montrée négative et le taux des colibacilles se maintint à peu près uniformément au-dessous de 20 par litre (il était de plus de 20.000 par litre en mars 1926). Au point de vue physique, l'eau épurée est limpide, cristalline et agréable au goût. Au point de vue chimique, le fer a pratiquement disparu, les nitrates et les nitrites qui manquaient font leur apparition au dépens de l'azote ammoniacal dont la teneur descend ainsi de 8 mgr. 30 à 3 mgr. 40. Le degré hydrotimétrique total est demeuré stationnaire à 27° et le chiffre des chlorures n'a pas varié.

Conclusions
L'ensemble des recherches et des analyses pratiquées par l'Institut Pasteur depuis plus de quatre ans montre que la nappe souterraine profonde choisie pour l'alimentation de la ville de Hanoi est au point de vue bactériologique d'une pureté suffisante pour être consommée sans épuration préalable. Mais la composition chimique de cette eau, en particulier sa richesse en fer et ammoniaque, exige un traitement assez complexe réalisé d'une façon satisfaisante par le système Puech-Chabal. L'inconvénient de ce traitement est d'enrichir les eaux du point de vue microbien. On y remédie en pratiquant à la sortie des filtres une javellisation à doses très faibles (de l'ordre de 2/10 milligrammes de chlore par litre d'eau) qui a l'avantage de parer également aux souillures accidentelles de la nappe souterraine consécutives à des travaux de forage ou de réfection des puits.
La nécessité de doubler à bref délai le débit déjà nettement insuffisant à certaines périodes de l'année a amené la municipalité de Hanoi à envisager la construction prochaine d'une deuxième usine reproduisant, avec toutes les améliorations inspirées par l'expérience acquise, les dispositions essentielles de l'usine actuelle. Utilisant la même nappe souterraine, mais en un point diamétralement opposé de la ville, les nouveaux puits forés et protégés avec tout le soin désirable, recueilleront aisément un supplément de 15.000 mètres cubes quotidiens d'eau pure qui porteront le débit à 30.000 mètres cubes, quantité largement suffisante aux besoins actuels et même éventuels de la ville. Nous pouvons donc affirmer que le problème de l'eau potable est résolu en ce qui concerne Hanoi


ALIMENTATION EN EAU DE SAIGON-CHOLON

Considérations géologiques
La plaine de Saigon uniformément plate est entièrement constituée par des terres d'alluvions, matériaux d'érosion originaires des régions plus élevées du réseau hydrographique, amenée dans les parties basses par les cours d'eau. La composition géologique de ce sol a été étudié par BERGÉ, auteur de la première captation de la nappe de Saigon et de Cholon.
Du travail de BERGÉ, il résulte qu'entre le sol et les sables aquifères, aucune couche d'argile compacte ne peut protéger la nappe souterraine contre l'infiltration des eaux de ruissellement. En outre, la faible proportion de calcaire dans le sol donne à ce terrain un pouvoir nitrifiant médiocre.
L'eau, distribuée à la ville de Saigon, provient de cette nappe souterraine due à l'infiltration des eaux de pluie dans le sous-sol.
Cette nappe affleure dans tous les points du bas-sol, au moment de la saison des pluies, et son niveau s'abaisse à environ deux mètres au-dessous du niveau des hautes mers en saison sèche. Elle alimente également la ville de Cholon.
De 1895 à 1897, elle fut l'objet de divers travaux de captation sans avoir jamais été observée d'une façon rigoureuse. L'ingénieur THÉVENET avait constaté, en 1897, que son niveau atteignait la cote +3 mètres au-dessus du niveau des hautes mers, en saison des pluies et la cote -2 mètres au-dessous de ce même niveau, en saison sèche.
La région intéressée par le captage des eaux de Saigon paraît avoir un diamètre d'au moins deux kilomètres. C'est la région comprise entre l'arroyo de l'Avalanche, la rivière de Saigon et l'arroyo Chinois.


L'alimentation en eaux de Saigon-Cholon en 1930

Le périmètre alimentaire n'a jamais été nettement délimité, et seule la composition chimique des eaux de différents puits creusés dans la nappe peut donner une indication à ce sujet. Des échantillons ont donc été prélevés en différents points et leur composition minérale analysée.
La minéralisation des eaux est sensiblement uniforme, les variations sont dues à des pollutions d'intensité variable suivant la densité de la population au voisinage des puits. Cette minéralisation est très faible, constituée par des chlorures, de la silice, avec des traces de fer et d'alumine.
L'origine de ces eaux étant météorique, la composition chimique est en fonction de la nature des terrains traversés, qui apparaît ici bien constante, à base de sable et d'un peu d'argile. L'action des arroyos est nulle dans la partie haute de la ville (Avalanche à Tandinh) mais très sensible à Khanh-Hoi (partie basse) où les infiltrations d'eau salée augmentent notablement le taux des chlorures.

Caractéristiques physico-chimiques et biologiques de l'eau brute
Les examens pratiqués régulièrement par le Laboratoire de surveillance des eaux créé par arrêté du Gouverneur de la Cochinchine en date du 25 octobre 1926, permettent de préciser la qualité des eaux de boisson livrées à la consommation à Saigon et à Cholon.
Au point de vue chimique, la minéralisation totale ne dépasse pas 50 à 60 milligrammes par litre, dont 15 à 20 de chlorure e sodium, de 2 à 5 milligrammes de nitrates, pas d'ammoniaque, pas de nitrites. Cette eau est très acide et présente une agressivité considérable et attaque profondément le métal des conduites, particulièrement lorsque la distribution devient intermittente à la fin de la saison sèche.
Au point de vue bactériologique, l'eau est habituellement peu souillée. La pollution par le colibacille est exceptionnelle et ne s'observe que quelques jours par mois ; elle est plus fréquente à la saison des pluies. Il faut donc admettre que les eaux fournies par les captages de Saigon et Cholon bien que généralement pauvres en germes sont irrégulièrement contaminées et spécialement après des averses d'orage. Cette contamination est alors due à des germes frais, d'origine récente, particulièrement dangereux.
Pour que l'eau puisse être consommée toute l'année en toute sécurité, il est donc nécessaire de mettre en oeuvre un procédé de stérilisation neutralisant efficacement ces pollutions sporadiques.

Stérilisation chimique par javellisation
Dès 1925, la Commission intermunicipale d'Assainissement de Saigon et Cholon met à l'étude la stérilisation des eaux de boissons de ces deux villes. La stérilisation chimique par le chlore rallie bientôt tous les suffrages. Des études préliminaires envisagent l'utilisation possible des hypochlorites (eau de Javel, chlorure de chaux) ou du chlore gazeux.
Les eaux de Javel qu'on peut trouver à la Colonie présentent des titres en chlore très variables. Leur conservation est très difficile. Il faudrait donc les préparer extemporanément, ce qui implique l'usage du chlorure de chaux et de carbonate de soude. L'eau de Javel ne présente donc aucun avantage sur le chlorure de chaux.
Les procédés au chlore gazeux sont très séduisants. Ils exigent du chlore liquide en obus, qu'il serait difficile de faire venir de France ou d'ailleurs. C'est un fret que les Compagnies de navigation évitent le plus possible. Ils exigent aussi un appareillage délicat et présentent de grands risques pour des installations en plein centre urbain.
Aussi la Commission intermunicipale a-t-elle préféré à la stérilisation par le chlore gazeux la javellisation par le chlorure de chaux, produit peu coûteux, peu dangereux et qu'on trouve facilement en Indochine.
A la demande du docteur LECOMTE, directeur du Service de Santé en Cochinchine et devant la menace de l'épidémie de choléra, une station de javellisation est organisée très rapidement à Cholon grâce à l'activité des Services techniques de la ville. Quelques semaines plus tard une deuxième station fonctionne à Saigon.
A partir de décembre 1928 ces deux postes de stérilisation fonctionnent de façon très régulière et efficace aux deux usines d'élévation des eaux de Saigon et Cholon.
Depuis la mise en marche des postes de javellisation jamais le colibacille de l'eau brute n'a été retrouvé à la sortie de l'Usine.

Conclusions
En résumé, les villes de Saigon et de Cholon disposent actuellement d'une eau puisée à faible profondeur dans la nappe phréatique alimentée par les pluies. Au point de vue chimique, cette eau a une minéralisation très faible, à prédominance de silice ; elle est très pauvre en chaux, plus ou moins riche en matières organiques.
Sa haute teneur en acide carbonique lui confère un pouvoir agressif élevé qui nécessite une surveillance spéciale des canalisations.
Les conditions géologiques et le régime des pluies sont tels que la nappe souterraine, alimentée par les eaux de ruissellement, est fortement souillée au début de la saison pluvieuse par le lessivage du sol. L'épuration des eaux d'alimentation qui s'impose en toute saison, doit être à ce moment particulièrement rigoureuse.
La javellisation par la solution de chlorure de chaux distribuée à l'aide d'appareils automatiques, donne depuis 3 ans d'excellents résultats. Son efficacité est contrôlée de façon permanente par l'examen régulier au laboratoire des qualités physico-chimiques et bactériologiques de l'eau.
Seule la question du débit continue à préoccuper les municipalités des deux grandes villes de Cochinchine mais d'ores et déjà de nouveaux forages, terminés ou en cours, permettent d'entrevoir une solution prochaine et définitive.


CONCLUSIONS GENERALES ET PROGRAMME D'AVENIR
Ces deux exemples d'épuration méthodiquement conduite montrent que la javellisation à faibles doses, ou verdunisation, procédé de choix pour la stérilisation des eaux de boisson, ne rencontre en Indochine aucun obstacle insurmontable.
Profitant de l'expérience acquise à Saigon, Cholon et à Hanoi, l'initiative de nombreuses villes de Cochinchine ou du Tonkin est venue confirmer depuis 1926 la valeur de la méthode employée.
Au cours des cinq dernières années l'approvisionnement en eau potable de Baria, Bien-Hoa, Long-Xuyên, Vinh-Long, Can-Tho, My-Tho, Nam-Dinh a pu être obtenue en partant de l'eau fluviale (alunée, décantée, filtrée, javellisée).
Haiphong reliée par un système d'adduction à la vallée du Song-Huong a prévu le traitement par le chlorure de chaux ou le caporit des 10.000 mètres cubes quotidiens qui seront distribués à ses habitants en 1931. La station d'altitude du Tam-Dao alimentée par les eaux de ruissellement des pentes voisines est pourvue depuis deux ans d'un dispositif permettant la verdunisation et le brassage consécutif dans des bassins réservoirs. Les analyses hebdomadaires ont montré que l'eau ainsi traitée était stérile. Le centre de Hadong puise dans la nappe souterraine son eau d'alimentation, la déferrise par le même procédé qu'à Hanoi et la stérilise ensuite par javellisation. Les résultats sont excellents.
De telles références suffisent-elles pour généraliser en Indochine l'emploi de la javellisation ?
Nous en sommes persuadés mais il nous paraît prudent de préciser dans quelles conditions et sous quelles réserves la javellisation peut intervenir dans un programme d'ensemble et d'avenir de la stérilisation des eaux de boisson en Indochine.
L'effort réalisé à Saigon-Cholon et à Hanoi n'a pu être mené à bien que grâce à la parfaite entente de deux organismes distincts, mais inséparables, le Laboratoire de recherches et de surveillance des eaux collaborant avec le Service de Santé d'une part, les services techniques d'exécution d'autre part.
La javellisation exige des connaissances précises sur la constitution chimique et biologique des eaux, elle réclame une mise au point soigneuse, un contrôle incessant.
D'autre part l'Indochine comprend des régions si différentes au point de vue géologique et hydrologique que le problème de l'eau potable s'y présente sous des aspects très variés.
Dans les deltas de Cochinchine et du Tonkin la population s'adresse en général aux puits superficiels recueillant les eaux de ruissellement, plus ou moins filtrées par le sol, aux mares qui rassemblent des eaux de toute provenance, aux fleuves, aux canaux, aux rivières qui roulent des flots limoneux chargés de détritus organiques et de débris minéraux.
L'existence d'une nappe souterraine profonde, théoriquement possible dans les terrains alluvionnaires, ne se révèle que par des forages de grande envergure, très dispendieux et nécessitant un matériel spécial. Et la composition chimique de cette nappe, notamment sa richesse en fer et en chlorures, constitue souvent un obstacle sérieux, voire insurmontable, à son utilisation.
Dans les régions montagneuses et les hautes vallées, la captation des sources et des émergences constitue le plus souvent une solution préférable à celle des citernes. Celles-ci peuvent être cependant, avec les mares, le seul procédé applicable à l'alimentation en eau douce de certaines régions dont les arroyos, les puits, les canaux ne contiennent en saison sèche qu'une eau saumâtre (Gocong, Bentré, Tanan, Soctrang, Bacliêu, Camau, Tra-Vinh).
C'est au Laboratoire de recherches et de surveillance des eaux qu'il appartient de choisir, dans chaque cas particulier, en plein accord avec le Service de Santé, la solution qui lui paraît offrir le maximum de garanties au point de vue de l'hygiène ; c'est à lui qu'il appartient de motiver son choix auprès des autorités administratives par des arguments de bon sens où la théorie devra souvent céder le pas à la réalité des faits ; c'est à lui qu'incombe ensuite, lorsque la mise en marche des travaux a été décidée, de suivre ces travaux et d'y apporter, d'accord avec les services techniques, toutes les modifications susceptibles d'améliorer la qualité des eaux (forage des puits, construction des avant-puits, étanchéité des parois). Les travaux terminés, il lui appartient encore de vérifier par des analyses les premiers documents recueillis, d'indiquer avec précision le traitement qui s'impose, de surveiller les détails de l'installation d'un système d'épuration convenable, d'en contrôler le fonctionnement, de provoquer, le cas échéant, de la part des services compétents les réparations, les suppressions désirables.
Il joue dans la prophylaxie des maladies d'origine hydrique le même rôle que le laboratoire de malariologie dans la prophylaxie du paludisme. Ce n'est pas sans raison que M. l'Inspecteur général POUYANNE a réuni dans la même main l'organisation de la lutte antimalarienne et la surveillance des eaux sur les chantiers des travaux publics.
Par sa documentation précise, par l'orientation, à la fois pratique et dirigée dans le sens des progrès de l'hygiène, de ses recherches, par les moyens de contrôle et de surveillance dont il dispose, le Laboratoire des Eaux, tel qu'il a été conçu et organisé à l'Institut Pasteur de Saigon, tel qu'il le sera bientôt à l'Institut Pasteur de Hanoi, doit permettre l'application progressive à tout le territoire de l'Indochine des procédés d'épuration qui ont fait leurs preuves à Hanoi, à Saigon et à Cholon, fournissant à 500.000 habitants de l'eau pure en toute saison.

d'après l'étude de MM. J. BABLET et J. GUILLERM publiée à Hanoi en 1931


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