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Essais d'acclimatation de l'arbre à quinquina en Indochine (1931)


L'acclimatation de l'arbre à quinquina en Indochine présente, pour le développement de la colonisation dans ce pays, un intérêt évident. La quininisation est en effet un des facteurs importants du succès de la lutte contre l'endémie palustre ; or celle-ci doit être combattue chaque fois que l'homme veut mettre en valeur la forêt indochinoise.
Cette question a depuis longtemps retenu l'attention des pouvoirs publics et des colons du pays. Dès 1870, le Comité Agricole et Industriel de la Cochinchine se préoccupe de la question des quinquinas.
En 1872, dans un rapport, PIERRE envisage comme « région cinchonifère » la partie montagneuse située entre Kampot et Battambang au Cambodge. En 1886-87, BALANSA, chargé de mission par Paul BERT entreprend des essais d'introduction au Tonkin. Aucun arbre survivant de ces essais n'a été signalé.
Vers 1910, des semis sont effectués au Jardin Botanique de Saigon. La germination est satisfaisante, mais les jeunes pieds dépérissent rapidement.
Jusqu'en 1917, il ne semble pas que l'on se préoccupe de la question des cinchonas . D'une part, c'est la période pendant laquelle la colonisation agricole porte son effort sur l'hévéaculture, d'autre part, l'avance prise par les Hollandais décourage vraisemblablement les initiatives privées assurées de cultures moins aléatoires et plus rémunératrices.

Essais de Hon-Ba
En 1917, l'un de nous organisait la station d'altitude du Hon-Ba, proche de Nhatrang comme annexe de la plantation de Suoi-Dau pour tenter d'y acclimater les quinquinas. L'altitude de la station (1.500 mètres), les qualités de son climat tempéré par le voisinage de la mer, l'absence de saison sèche prolongée faisaient espérer que les quinquinas y prospéreraient.
Les données classiques indiquent en effet que, pour se développer, le quinquina a besoin des conditions d'habitat assez précises. En particulier, une certaine altitude est nécessaire à son développement, une humidité constante de l'atmosphère lui paraît nécessaire.
Dès la fin de 1917, des graines de C. Ledgeriana , de C. Succirubra , et d'une variété d'hybrides en provenance de Java furent semées au Hon-Ba dans des caisses protégées. La germination fut lente mais bonne, le développement des plantules ne se produisit que très lentement parce que les semis étaient trop denses.
Pendant que les semis se développaient, une cinquantaine de pieds greffés (hybrides à gros rendement et Ledgeriana sur Succirubra) en provenance également de Java, furent mis en terre dans de grands trous remplis de terreau de feuilles. Leur reprise fut excellente, et leur développement s'est d'abord accompli de façon très satisfaisante, puis la croissance subit un ralentissement, s'arrêta, les pieds dépérirent et disparurent pour la plupart au cours des années qui suivirent.
Il en a été de même pour les pieds issus des semis de 1917 et pour ceux provenant des semis des années suivantes. La germination était toujours bonne et le développement des plantules satisfaisant, lorsqu'elles étaient assez écartées. Les repiquages effectués au bout d'un ou deux ans prospéraient pendant les premiers mois, puis des maladies intervenaient, les pieds périclitaient et disparaissaient les uns après les autres malgré tous les soins.
Les conditions climatériques paraissant favorables, il devenait à peu près certain que la nature du sol ne convenait pas à la culture du quinquina. Les arbres prospéraient en effet tant que le développement des racines s'effectuait dans le terreau remplissant les trous dans lesquels ils étaient repiqués, leur développement s'arrêtait aussitôt que les racines atteignaient la couche de terre naturelle. D'autre part, nous savons que les espèces de cinchonas qui, à Java, donnent beaucoup de quinine, n'en donnent souvent presque plus lorsqu'elles sont cultivées dans d'autres pays où la latitude, l'altitude et le climat paraissent être semblables. Il est probable que les insuccès enregistrés étaient dûs à ce que les qualités du sol étaient différentes des qualités des sols de Java.
Le sol du Hon-Ba est d'origine granitique ; la couche d'humus a très peu de profondeur et ne manifeste aucune tendance à augmenter. Il y a cependant, constamment, des chutes de feuilles et de brindilles des arbres de la forêt, mais on peut penser que les conditions climatériques, l'humidité excessive en particulier, jointes à la douceur de la température doivent favoriser les actions destructives des microbes dénitrifiants sur l'humus en formation. Un équilibre s'est établi et il en est résulté un sol dont la couche superficielle formée de terreau et de détritus organiques n'a que quelques centimètres d'épaisseur tandis que les couches profondes, de couleur jaune, et de consistance silico-argileuse ne contiennent pas d'azote et ne renferment que très peu d'acide phosphorique et de potasse.
L'échec des essais tentés au Hon-Ba a eu pour conséquence d'attirer fortement notre attention sur le fait que pour prospérer, les cinchonas ont des exigences très particulières vis-à-vis du sol sur lequel on les cultive. Ces essais n'ont pas réussi parce que le sol granitique, pauvre en humus de ce contrefort de la Chaîne Annamitique, ne convient pas à la culture des espèces sélectionnées de Java.

Essais de Dran
L'échec des essais de Hon-Ba nous a conduit à rechercher un sol plus fertile et plus riche en humus.
Les terrains situés entre 1.500 et 2.000 mètres d'altitude étant de composition sensiblement analogue à ceux du Hon-Ba, il nous fallut donc abandonner la condition d'altitude qui nous avait paru la plus favorable.
L'un de nous eut l'idée d'utiliser des affleurements d'origine volcanique, de couleur brun-chocolat, situés près de Dran vers 1.000 mètres d'altitude et qui ressemblent beaucoup aux riches « terres rouges de Cochinchine ». Un de ces affleurements se présente sous l'aspect d'une colline dominant le plateau d'une centaine de mètres constituée par une couche épaisse de terre brun-chocolat provenant de la lente désagrégation des roches basaltiques. Des échantillons de terre furent prélevés en vue d'en effectuer l'analyse chimique. Les résultats montrèrent que le sol sur lequel nous nous proposions d'établir nos essais était très différent de celui sur lequel les cinchonas prospèrent à Java. D'autre part, la station a de plus contre elle son altitude insuffisante (1.100 mètres) et le fait qu'elle se trouve dans une région où de novembre à avril sévit une saison sèche sévère.
Ces conditions de sol, d'altitude et de climat entièrement différentes de celles de Java nous obligeaient à une grande prudence dans la conduite de nos essais. Cependant, il nous était permis d'espérer que l'aptitude des « terres rouges » à diriger par capillarité vers leur surface l'eau qu'elles ont absorbée pendant la saison des pluies, tempérerait en partie la rigueur de la saison sèche. Nous pouvions, d'autre part, essayer de modifier la composition chimique du sol par apport d'engrais appropriés. Ces différentes raisons nous incitèrent à tenter un premier essai, mené prudemment sur une faible superficie.
En juillet 1923, un certain nombre de pieds de cinchonas (environ 300) furent transportés des pépinières du Hon-Ba à Dran. Ces pieds étaient âgés de un à deux ans. C'étaient pour la plupart des Ledgeriana avec quelquesSuccirubra et quelques hybrides. Ils avaient chétive apparence et plusieurs étaient atteints d'affections cryptogamiques (taches rondes, d'une couleur de rouille, sur les feuilles). Ils furent répartis en plusieurs plate-bandes : terre naturelle, terre additionnée de divers engrais, fumier de ferme en proportions diverses, chaux, phosphate du Tonkin, sels d'Alsace, cyanamide, nitrate de chaux.
Dès la fin de 1923, nous constations une belle reprise des pieds repiqués ; ceux qui étaient atteints de la maladie des feuilles à leur arrivée à Dran, guérirent spontanément. Dans la suite, les pieds végétèrent vigoureusement. Les pieds qui se développèrent le mieux furent ceux qui avaient été repiqués dans la terre additionnée de fumier. L'action de l'acide phosphorique peu soluble, des phosphates du Tonkin n'était pas évidente. La potasse, sous forme de sels d'Alsace, n'eut qu'une faible action, la chaux ne paraissait pas avoir agi favorablement bien que le terrain fut dépourvu de cet élément. La cyanamide, le nitrate de chaux avaient eu une action nettement nuisible, plusieurs pieds de ces séries ayant péri, les autres s'étant développés avec un retard sur ceux des autres séries.
En même temps que nous préparions le terrain pour recevoir les pieds en provenance du Hon-Ba nous faisions également les travaux nécessaires pour effectuer les semis sur place avec des graines provenant de Java. Les plate-bandes destinées aux semis furent délimitées par des rondins, recouverts d'abris et constituées avec de la terre naturelle, soigneusement travaillée pour en éliminer toutes les mauvaises herbes. La terre, pour ces premiers essais, avait été ou non mélangée d'engrais. Nous avions ainsi plusieurs plate-bandes comprenant entre autres : terre naturelle, terre naturelle + chaux, terre naturelle + fumier + chaux. La germination fut satisfaisante et la croissance des jeunes plans s'accomplit normalement.
Leur développement fut le plus rapide dans la plate-bande terre naturelle + fumier + chaux. La croissance des jeunes plats dans les plate-bandes terre naturelle et terre naturelle + chaux fut sensiblement égale. Un certain nombre de pieds provenant de ces semis furent repiqués fin 1924. Les repiquages précédents nous ayant montré que les engrais chimiques ne paraissaient pas favorables au développement des quinquinas, nous n'avons utilisé comme engrais que le fumier, la chaux et le mélange fumier + chaux.
Un essai témoin en terre naturelle fut également pratiqué.
Le développement de ces pieds s'est poursuivi de façon satisfaisante. Ces arbres repiqués en pleine vigueur, se sont développés plus rapidement que ceux provenant du Hon-Ba, mais nous constations toujours l'action favorisante du fumier et l'action néfaste de la chaux.


Institut Pasteur de Nhatrang - Station d'étude du quinquina
Une jeune plantation à flanc de coteau à Dran en 1930

Nous avons continué à Dran en 1925, 1927 et 1928 à effectuer des repiquages en terre naturelle de C. Ledgeriana provenant des semis faits sur place. Tous ces repiquages ont parfaitement réussi, et la croissance des pieds se poursuit normalement.
Depuis plusieurs années, des expériences sont poursuivies de divers côtés (Inde, Algérie, Congo-Belge) en vue d'étudier l'efficacité soit des alcaloïdes totaux, soit des alcaloïdes autres que la quinine dans la lutte antipaludéenne. Il nous a paru utile, pour le cas où les expériences en cours confirmeraient les hypothèses faites, d'introduire en Indochine certaines espèces de Cinchonas dont les écorces, tout en contenant moins de quinine que celles des Ledgeriana , renferment une quantité plus élevée d'autres alcaloïdes, en particulier de la Cinchonine.
Les espèces présentant cette particularité sont principalement C. Succiruba et C. Robusta . Ils auraient d'autre part l'avantage d'être moins délicats que C. Ledgeriana et d'avoir moins d'exigences en ce qui concerne l'altitude.
En 1925, nous faisions à Dran des semis de ces graines. Les pieds en provenant étaient repiqués en 1926 en terre naturelle. Leur développement jusqu'à présent s'est montré satisfaisant. En 1925, les pieds provenant du Hon-Ba ont abondamment fleuri, la floraison étant particulièrement intense sur les pieds les plus développés (terre additionnée de fumier). Cette floraison s'est renouvelée régulièrement en 1926, 1927 et 1929, s'étendant principalement de mars à juillet. Cette floraison précoce s'est reproduite sur tous les repiquages effectués qui ont régulièrement commencé à fleurir deux ans après la mise en place des jeunes plants. En 1928, par contre, la floraison a été très discrète pour tous les arbres de la station.
Or, on sait qu'à Java les Ledgeriana ne fleurissent pas avant la dixième année, et la plupart même ne fleurissent pas avant 15 ans ou 20 ans. Cependant, d'après les constations faites, il ne semble pas que cette floraison anormalement précoce ait une action fâcheuse sur le développement des cinchonas .
Le développement des arbres, aussi satisfaisant soit-il, n'entraîne pas nécessairement une teneur intéressante de l'écore en alcaloïdes. On sait que, à Madagascar par exemple, des arbres parfaitement bien développés n'ont donné que des écorces ayant une teneur insignifiante en principes utiles. Il importait donc de vérifier la teneur des écorces en alcaloïdes (pourcentage rapporté à 100 gramme d'écorce supposée contenir 10% d'humidité). Les premières analyses furent pratiquées en juin 1926 sur des échantillons d'écorces prélevés sur les arbres en provenance du Hon-Ba, ayant sensiblement trois ans de repiquage. Les premiers résultats sont très satisfaisants. Il est intéressant de remarquer que les meilleurs pourcentages sont fournis par les pieds repiqués en terre naturelle et en terre naturelle additionnée de fumier. Nous rappelons que ce sont les séries qui se sont également le mieux développées.
Ces premiers résultats demandaient à être confirmés par de nouvelles analyses. Des prélèvements furent effectués en janvier 1927, mai 1927, juillet 1928, parmi les arbres repiqués en 1923. Une très forte baisse du pourcentage a été enregistrée en janvier 1927. Cette diminution, dans la teneur des écorces en alcaloïdes, qui ne s'est pas représentée depuis, paraît être la conséquence des effets d'un typhon assez proche qui a ravagé la côte d'Annam en novembre 1926, principalement dans la région de Nhatrang, et qui a fortement ébranlé les cinchonas dont quelques-uns ont été ébranchés ou arrachés.
Nous avons également effectué en mai 1927 et juillet 1928 des prélèvements parmi les Ledgeriana repiqués en 1924.
Nos essais ayant montré que les quinquinas prospèrent à Dran en terre basaltique, nous avons voulu nous rendre compte de leur développement en terre granitique à la même altitude.
Les terrains basaltiques forment à Dran de véritables poches dans les terres granitiques ; il nous a été facile de trouver à quelques centaines de mètres de nos plantations de quinquinas, du terrain d'origine granitique ayant la couleur jaune et une constitution chimique tout à fait distincte. En 1927, nous avons repiqué pendant la saison des pluies quelques dizaines de C. Ledgeriana en terre jaune. La reprise a été partielle et pénible, et actuellement, malgré une culture améliorante de légumineuses, la plupart ont péri et les survivants, par leur aspect chétif et étiolé, contrastent vivement avec l'aspect vigoureux du repiquage à la même époque en terre basaltique.

Essais de Djiring
Les terres basaltiques disponibles, favorables à la culture du quinquina, courent une superficie restreinte dans la région de Dran. En dehors de la colline sur laquelle nous avons installé nos premiers essais, il n'existe qu'un autre mamelon de quelque importance. La région de Dran ne se prête donc pas à l'extension de la culture de cinchonas. Au cas où la réussite de nos essais deviendrait certaine nous avons pensé que l'on envisagerait la création de plantations de quinquinas de quelque étendue ; nous avons donc été amenés à chercher des superficies importantes de terres rouges situées approximativement dans les mêmes conditions que celles de Dran.
Il faut aller jusqu'à Djiring, à 80 kilomètres au sud de Dran, pour retrouver des terres brun-chocolat utilisables. Elles y couvrent de vastes surfaces mamelonnées qui peuvent être évaluées à plusieurs dizaines de milliers d'hectares. L'altitude du plateau de Djiring n'est guère inférieure à celle de notre station de Dran. Le pays a été déboisé depuis longtemps par les Moïs, et les feux de brousse annuels empêchent la forêt de se reconstituer. La région donne l'impression d'être des plus fertile. Le climat de la station ne peut être précisé mais nous savons qu'il règne une saison sèche sévère de novembre à mars et une saison des pluies le reste de l'année. Le total annuel des chutes d'eau peut être évalué à 2 mètres. Le plateau est assez ventilé, mais moins cependant que la station de Dran qui, à deux reprises, a subi l'influence de typhons assez rapprochés (1925-26). La terre de Djiring a sensiblement la même composition que celle de Dran.
Nous avons préparé à Djiring des plate-bandes pour des semis de Ledgeriana que nous avons effectués en octobre 1924 avec des graines reçues de Java. En même temps, nous préparions rapidement ½ hectare de terrain que nous plantions les premiers jours de novembre avec des pieds de Ledgeriana retirés des pépinières de Dran.
En juillet 1926, nous avons repiqué en terre naturelle environ deux hectares avec les jeunes plants provenant des semis effectués sur place en octobre 1924. De nouveaux repiquages ont été effectués en juillet 1927, juillet 1928, juillet 1929 et juillet 1930.


Institut Pasteur de Nhatrang - Station d'étude du quinquina
Vue générale de la station de Djiring

Dans tous les cas, les reprises ont été satisfaisantes, et les arbres se sont développés vigoureusement. Nos observations ont montré qu'à Djiring, le développement des arbres s'effectue de façon au moins aussi satisfaisante qu'à Dran. La floraison s'est également montrée précoce, les arbres fleurissent généralement 2 ans après le repiquage. Il semble donc que dans les conditions de sol, d'altitude et de climat dans lesquelles nous sommes placés, la floraison précoce soit de règle.
En octobre 1927, nous avons commencé des prélèvements systématiques parmi les arbres repiqués en novembre 1924 et comprenant une forte proportion de remplaçants. Ces prélèvements avaient pour but de nous rendre compte d'une part, de l'allure de la production de sulfate de quinine, d'autre part, de la possibilité de différences individuelles. Pour diminuer l'influence des différences individuelles possibles, nous avons effectué les prélèvements par séries de dix arbres.
Dans chaque prélèvement, nous avons examiné individuellement le tronc des arbres en déterminant le poids d'écorces fourni et la teneur de ces écorces en sulfate de quinine. Nous avons déterminé également le poids d'écorces fourni par le mélange des branches et leur teneur en sulfate de quinine. Nous avons calculé ensuite le poids total d'écorces fourni par les dix arbres, le poids total de sulfate de quinine et le pourcentage moyen. Ces prélèvements ont été renouvelés régulièrement à deux mois d'intervalle.
Les résultats ont montré une augmentation continue de la production en sulfate de quinine. On a constaté que nos plantations sont composées en majorité d'arbres dont les écorces contiennent environ 8% de sulfate de quinine. Viennent ensuite par ordre des teneurs de 10,9 et 11%. Les teneurs extrêmes constatées sont de 12,63% et 2,90%

Sélection
Les analyses individuelles effectuées à Djiring ayant montré que certains arbres étaient bien meilleurs producteurs que d'autres, la nécessité d'effectuer une sélection s'imposait immédiatement à l'esprit.
Pour opérer ces prélèvements, nous coupions les quinquinas à dix centimètres environ au-dessus du niveau du sol. Nous avons constaté que presque tous les arbres ainsi sectionnés ont tendance à reprendre et poussent dans la suite des rejets vigoureux. Grâce à cette heureuse vitalité, nous avons pu conserver les sujets bons producteurs.
Le choix de la région où installer une station de sélection n'est pas indifférent. L'altitude insuffisante des stations de Dran et de Djiring peut faire craindre que les sujets qui y sont cultivés dans les conditions anormales d'habitat donnent naissance à des descendants dégénérant plus ou moins rapidement. Il était nécessaire de songer à cette éventualité et de chercher s'il ne serait pas possible de trouver à une altitude supérieure des terrains aussi fertiles que ceux de Dran où les quinquinas prospéreraient et où ils se trouveraient dans des conditions d'altitude plus favorables à la persistance de leurs caractères.
Le plateau du Langbian, sur lequel a été créé le Sanatorium de Dalat, est relié à Dran par un long contrefort qui, à partir de Dran, s'élève d'abord rapidement à l'altitude 1.600, puis court à peu près horizontalement vers Dalat. Le contrefort forme une crête assez étroite sur laquelle on trouve quelques affleurements de terre basaltique, mais ils sont difficilement utilisables pour les cultures à cause de la pente du terrain et du peu de profondeur de la couche brun-chocolat.
Une dizaine de kilomètres avant d'arriver à Dalat, la crête s'élargit et forme un petit plateau horizontal de 100 hectares environ de superficie. Ce plateau, nommé « plateau du Petit Langbian » est recouvert dans sa totalité par une couche épaisse de terre basaltique brum-chocolat, semblable à celle de Dran.
Il y avait là un terrain très intéressant tout désigné pour des essais de sélection de C. Ledgeriana en vue de la production de graines. L'altitude (1.600 m.) place le plateau du Petit Langbian dans des conditions très semblables à celles des bonnes stations de Java. Le climat est naturellement plus frais que celui de Dran et de Djiring mais la saison sèche parait y être aussi rigoureuse.
A titre d'indication 200 pieds pris à Dran ont été repiqués au « Petit Langbian » en juillet 1927. Leur développement est satisfaisant mais leur croissance beaucoup plus lente que celle des pieds de même âge se trouvant à Dran. D'autre part dès mai 1929, donc 2 ans après la mise en place, les pieds ont commencé à fleurir. Il ne semble donc point que la floraison précoce constatée à Dran et Djiring, soit due à un défaut d'altitude de ces deux stations. Le développement ultérieur de cet essai nous fixera sur la teneur des arbres en alcaloïdes.

Essais de légumineuses
Les essais de Dran ont montré l'influence favorable du fumier de ferme sur le développement des Cinchonas et sur leur teneur en principes actifs.
Il est malheureusement difficile de produire du fumier pour l'application à des superficies d'étendue un peu importante.
Dès 1924, nous envisagions l'emploi des engrais verts, et essayions d'introduire différentes variétés de légumineuses. Les essais entrepris nous ont conduits à adopter « Crotalaria anagyroïdes » et « Crotalaria usaramoensis ». Par la suite nous avons été amenés à abandonner cette dernière légumineuse.
Nous avons peu à peu développé à Bran « Crotalaria anagyroïdes » en cultures intercalaires dans les repiquages de 1927.
Les pieds précédemment repiqués en terre naturelle de 1923 à 1925 serviront de témoins, et permettront de juger de l'action exercée par les légumineuses sur la croissance des Cinchonas et sur leur richesse en quinine.
Il faut envisager le moment où par suite de leur développement, les cinchonas couvriront complètement le sol et empêcheront le développement des crotalaires. Nous nous sommes, dès à présent, préoccupés de cette question et nous essayons d'introduire différentes variétés de légumineuses rampantes pouvant se développer à l'ombre.

Exploitation
Nous avons repiqué les arbres en lignes espacées de 2 mètres. Dans chaque ligne, les arbres sont placés à 1 mètre de distance. Vers la quatrième année après le repiquage, le développement des cinchonas est tel qu'ils commencent à se gêner mutuellement. D'autre part, leur teneur en quinine commence à être intéressante. Il y a donc possibilité de commencer à cette époque une première récolte en pratiquant des élagages indispensables à l'aération suffisante de la plantation et au développement normal des arbres. Nous envisageons actuellement de continuer ces élagages la 5ème année après le repiquage, et de commencer à éclaircir la 6ème année, de façon à obtenir après 10 ans d'exploitation des arbres à l'écartement 4 mètres sur 2 mètres.
Nous avons commencé à appliquer ces principes en 1929 sur nos premières parcelles repiquées recouvrant une superficie de 1 hectare 16 centiares et comprenant en majorité des arbres âgés de 4 et 5 ans. La quantité d'écorces récoltée a été de 330 kg, 570 kg ayant une teneur moyenne de 7,3%. Le rendement à l'hectare ressort à 284 kg : 600 kg d'écorces correspondant à 20 kg 77 de sulfate de quinine.

Conclusions
La superficie, actuellement occupée par nos essais, est d'environ 10 hectares. Elle se compose de parcelles repiquées de 1923 à 1930.
Etant données les différences d'altitude, de climat et de sol déjà signalées qui séparent les régions où nous nous sommes installés de celles où sont habituellement cultivés les quinquinas, les essais effectués les premières années ont été menés prudemment, sur des parcelles relativement petites. Les résultats obtenus actuellement sur de petites surfaces doivent être interprétés avec prudence. Sans vouloir les comparer avec ceux de la pratique industrielle, ils nous permettent de formuler les conclusions suivantes :
1°- La culture de C. Ledgeriana en terre basaltique paraît dès à présent, techniquement possible sur les contreforts du massif du Langbian à l'altitude de 1.000 mètres ;
2°- Dans cette région les qualités du sol semblent primer les conditions climatériques et C. Ledgeriana peut y supporter une saison sèche sévère ;
3°- Certains arbres étant bien meilleurs producteurs que d'autres, des essais de sélection s'imposent pour essayer de réaliser un type bon producteur adapté à son nouvel habitat.

D'après une étude de A. YERSIN et A. LAMBERT publiée en 1931 à Hanoi.


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