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LA VOCATION TEXTILE DU TONKIN
Le marché indochinois des textiles est un des plus vastes qui soient. Il s'alimente à trois sources. L'une est traditionnelle, c'est l'artisanat.
La seconde est industrielle ce sont les filatures et tissages tonkinois.
La troisième est l'importation de produits finis.
La guerre, sans doute, a gonflé l'importance de cette dernière, en réduisant le rôle de l?artisanat et en ralentissant le rythme de fabrication des industries locales.
Aussi le chiffre des importations de textiles est-il quelque peu artificiel, comme l'est d'ailleurs la majeure partie de l'activité économique du pays. Il est néanmoins intéressant de constater qu'avec 1.250 millions de piastres par an, le textile occupe une place de premier choix parmi les importations vietnamiennes, et que ce marché, aujourd'hui partiellement alimenté par l'extérieur, pourrait être conquis demain par les fabrications locales : artisanat et industries.
L'une et l'autre se sont développées au Nord-Vietnam. L'artisanat a pour centre principal la région de Hadong et l'industrie pour capitale Nam-Dinh.
Il n'y a que très peu de coton en Indochine. On y trouve en revanche réunies, particulièrement au Nord-Vietnam, les conditions nécessaires à la naissance et la prospérité d'une industrie textile. Force motrice avec le charbon, main-d'oeuvre habile, nombreuse et primitivement bon marché, clientèle assurée.
Pourquoi Nam-Dinh? Parce que le charbon arrive de Campha sans rupture de charge, parce que la population de la région, pour qui le tissage est depuis toujours une occupation complémentaire a, si l'on peut dire, une « vocation textile » à quoi s'ajouta, grâce à l'ouverture des tissages et filatures, la possibilité de travailler en dehors de la rizière surpeuplée. Enfin, parce que cette prédisposition humaine se double d'une situation géographique privilégiée, en plein centre du Delta voies ferrées (temporairement détruites), voies fluviales et routes desservent en étoile la région de Nam-Dinh.
En 1900, se fonda à Nam-Dinh la première industrie textile : la Société Cotonnière du Tonkin, dont les installations peuvent rivaliser avec les plus grosses firmes d'Europe. Quelques années plus tard vint s'établir, porte à porte, une seconde entreprise, la SFATE, qui se spécialisa dans le tissage de la soie.
Jusqu'à la dernière guerre, l'artisanat conserva cependant une importance capitale. En 1939, la production de la « Cotonnière » était partagée à égalité entre les filés de coton destinés aux métiers artisanaux et les textiles fabriqués industriellement.
Hadong où l'artisanat est roi
L'insécurité, les opérations militaires, les mobilisations de ces dernières années eurent pour conséquence de perturber profondément l'artisanat. Il semble toutefois que dans les provinces pacifiées, dans Hadong particulièrement, il reprenne son importance d'autrefois.
Dans le village de Tayno par exemple, l'on compte aujourd'hui 500 métiers : c'est un village d'artisans, comme on en trouve des dizaines, qui commencent à renaître de leurs cendres. A raison de huit mètres par jour leurs milliers de métiers sortent une production, soie et coton, plus importante que la production industrielle.
Hadong est le foyer de la renaissance artisanale. La création toute récente d'une coopérative des tisserands prouve la vitalité des petites industries familiales qui travaillaient jusqu'alors en ordre dispersé et qui se trouvent aujourd'hui fortement groupées.
Les tisserands et leurs familles quittent leur village et viennent habiter Hadong où ils installent leur métier. Des bâtiments, actuellement en cours d'achèvement, abriteront une centaine de métiers ; les autres seront dispersés en ville. L'innovation consiste en une sélection des tisserands du centre et en un contrôle de la qualité des produits.
Susceptible d'assurer à sa clientèle une qualité suivie, la coopérative dirigera la production en fonction de la tendance du marché et assurera l'écoulement des textiles manufacturés, soit environ 30 millions de mètres par an, lorsque les 10.000 métiers disséminés dans la région auront été intégrés dans la coopérative.
Le centre disposera incessamment d'une machine à imprimer les tissus ; les dessins dans le goût vietnamien font actuellement l'objet d'études au centre même.
Signalons enfin, parmi ses activités annexes, le travail des ateliers de broderies, où l'on a la surprise de trouver plus de brodeurs que de brodeuses, et surtout un nombre impressionnant d? apprentis.
La matière première de cette industrie est avant tout le filé de coton. L'importance qu'elle a revêtue de tous temps explique pourquoi la « Cotonnière » de Nam-Dinh considéra toujours l'artisanat comme sa clientèle numéro un. Il n'y a pas concurrence entre les textiles de Nam-Dinh et ceux de Hadong, d'abord parce que les clientèles sont différentes, mais surtout parce que le marché est loin d'être saturé par la production locale : le montant des importations le prouve assez.
Artisanat et industrie coexistent donc, le premier étant client du second pour le filé qui, depuis la guerre fait figure de monnaie forte.
...et Nam-Dinh, capitale industrielleet Nam-Dinh, capitale industrielle
Nam-Dinh, c'est avant tout la « Cotonnière » : sa masse domine la ville où elle acquit droit de cité dès 1900.
Les étapes de son développement disent à quel point l'industrie textile répondait à un « appel » économique.
1900 : une première filature est construite ; 1913 : création du premier tissage à Nam-Dinh ainsi que des ateliers de teinture-blanchiment ; 1918 : installation d'une usine de couvertures utilisant les déchets de coton ; 1922-1923 : construction d'une deuxième filature et en 1933 d'une troisième filature portant à 100.000 le nombre des broches en activité à Nam-Dinh.
La cotonnière de Nam Dinh
Soit au total trois filatures, deux tissages, une fabrique de couvertures, une usine de blanchiment et teinture, un atelier de fabrication de pansements.
Plus une usine d'égrenage de coton de production locale, à Phnom-Perrh.
Cet appoint est minime puisque, ainsi que nous l'avons signalé, le coton travaillé à Nam-Dinh est d'origine étrangère : avant guerre, il provenait des Etats-Unis, des Indes, d'Egypte, du Soudan, d'A.O.F, ou du Brésil. Actuellement il est importé exclusivement des U.S.A.
De 1939 à 1944, l'activité des usines avait été progressivement réduite jusqu'à tomber à 10 % de leur moyenne d'avant-guerre. Bombardée en 1944, la « Cotonnière » subit d'importants dommages et stoppa toute production.
Cette situation se prolongea jusqu?à l'effondrement japonais. Fin 1945, 1es usines se remirent à tourner, au ralenti, mais durent fermer, devant les exigences vietminh, un mois environ avant le coup de force du 19 décembre.
La chance de la « Cotonnière » fut d'être incluse dans le périmètre de défense du bataillon qui, enfermé dans le Camp Carreau et les usines, soutint un siège en règle trois mois durant.
"Banc à broches"
Dégagée au début de mars 1947, la ville de Nam-Dinh était aux trois quarts détruite, les ouvriers dispersés, les voies de communications précaires, la population ruinée ; telles étaient les conditions de la reprise du travail. Il fallut un an pour remettre les installations en état.
Depuis juin 1948, date du démarrage, la production n'a cessé d'augmenter. Seule aujourd'hui l'insécurité des ouvriers en dehors des usines, par suite des agissements vietminh, empêche de reprendre le travail sur les bases d'avant-guerre.
En 1939, la « Cotonnière » tournait 24 heures sur 24, avec trois équipes travaillant huit heures chacune. Elle employait près de 14.000 ouvriers et un « staff » européen de 38 personnes.
Il n'y a plus aujourd'hui que 4.000 ouvriers, soit moins du tiers, qui travaillent au même nombre de machines. Mais l'usine chôme 16 heures par jour. La production, également, est réduite à un tiers du volume d'avant-guerre : 3.500.000 kg. de produits finis, contre 13.500.000 en 1940.
Tel quel, ce résultat est pourtant remarquable. Dans un pays dévasté par la guerre, à quelques kilomètres de la bataille, souvent bien plus proche que Versailles de Saint-Germain, faire tourner des usines au son du canon, investir, moderniser, tirer sur l'avenir une traite matérielle se chiffrant par millions de piastres représente pour un usinier un bel acte de foi.
Il participe de cette mentalité qui caractérise les industriels et commerçants du Nord. Digne d'être notée à Haiphong, elle est encore plus méritoire à Nam-Dinh qu'un matelas d'insécurité isole au milieu du Delta.
Mais les industriels de Nam-Dinh croient au retour prochain à des conditions économiques normales, en particulier à la concurrence japonaise. En vue de pouvoir y faire face, ils équipent dès maintenant leurs ateliers avec des machines ultra-modernes qui travailleront à une cadence incomparablement supérieure à celle de l'outillage actuel.
Un mot enfin de l'activité sociale déployée par la « Cotonnière ».
Tout d'abord les salaires, qui donnèrent comme partout matière à discussions. Celles-ci furent toujours réglées en dehors de toute immixtion politique.
Les conditions de travail sont bonnes ; les ateliers vastes et aérés, approvisionnés en eau potable et thé chaud, pourvus de W.-C. à fosses septiques, équipés de douches, etc.
Des primes de présence et des gratifications encouragent les ouvriers. Ceux d'entre eux qui arrivent à vingt-cinq ans de service ont droit à une retraite. Ils ont néanmoins la possibilité de continuer à travailler en cumulant pension et salaire.
Une infirmerie, avec assistance médicale gratuite est ouverte à tout le personnel ainsi qu'un stade, gymnase, salle de lecture, etc.
La « Cotonnière » peut donc, demain, faire face à un élargissement du marché indochinois. Elle pourra, dès que son matériel sera entièrement renouvelé, subir avec succès l'assaut de la concurrence internationale. Elle y a un grand mérite.
Plus grand peut-être est celui de sa voisine, la SFATE qui, en 1947, dut repartir du zéro le plus absolu.
La S.F.V.T.E., une entreprise ressuscitée
La Société Franco-Annamite de textile et d'exportation (aujourd'hui, Société Franco-vietnamienne de textile et d'exportation) n'eut pas la chance de la « Cotonnière ». Elle était en dehors du « périmètre sacré » et fut détruite systématiquement par les Vietminh. En mars 1947, l'usine n'était plus qu'un tas de décombres.
Elle est aujourd'hui ressuscitée ; sa production atteint les quatre cinquièmes de celle d'avant-guerre et la dépassera bientôt. Succès d'autant plus remarquable que la main-d'oeuvre actuelle est entièrement nouvelle, et dut être formée en même temps que se remontaient les ateliers.
La S.F.V.T.E. file et tisse la soie d'origine locale ou étrangère ; elle fabrique également de la rayonne.
Fondée en 1906, elle absorbe dès 1907 ses concurrents directs, Emery et Tortel.
En 1926, elle compte 185 métiers mécaniques et 30 métiers à bras.
En 1930, elle crée sa propre teinturerie.
En 1940, sa production atteignait 240.000 mètres par an, dont un tiers environ de soie ; elle réussit à se maintenir au cours des années de guerre, grâce aux approvisionnements locaux en matière première.
La remise sur pied de la S.F.V.T.E. en 1947 fut faite grâce aux avances consenties par les Dommages de Guerre, dont le montant devait être réinvesti sur place.
Le plus grand "ourdissoir" d'Indochine
Après quatre ans d'efforts, 82 métiers, dont la plupart importés, fonctionnent dans des ateliers neufs. Parmi les débris informes de l'ancien matériel, des mécaniciens s'affairent à tirer les pièces utilisables. D'autres forgent les pièces manquantes et assemblent des métiers, de fortune, en attendant l'arrivée du matériel commandé. La production actuelle dépasse 18.000 mètres par mois. Elle rejoindra celle d'avant-guerre (20.000 m.) l'an prochain, et atteindra 25.000 m. dans un an, avec l'arrivée de l'appareillage commandé en Europe.
L'approvisionnement de la S.F.V.T.E. ne se fait plus qu'exceptionnellement sur le marché local. Ses fournisseurs normaux sont la France et le Japon. Seule la soie destinée à la fabrication du shantung et du crêpe de Chine est achetée sur place.
Le tissage de la soie n'a d'ailleurs pas suivi la courbe ascendante des tissus de rayonne, dont la fabrication compte pour 70 % de l'activité de l'usine.
Ainsi donc, en fin 1952, cette Société apparaît plus puissante qu'elle n'était en 1940. Elle contribue largement à faire de Nam-Dinh la capitale vietnamienne du textile, dont la prospérité est liée à l'existence d'un artisanat en pleine renaissance. Qu'il n'y ait pas concurrence entre les métiers à main et les machines modernes peut paraître étonnant. L'on ne comprendrait pas qu'à la longue un artisanat, autre que familial pût coexister avec des usines produisant en série. Mais les bouleversements actuels, la pénurie d'argent et de biens donnent, et pour longtemps encore, leur chance aux métiers de tradition, vers lesquels les populations, lasses de la guerre, retournent, pour tenter de renouer le fil des jours perdus.
Édouard
LABESSIÈRE
(Indochine Sud-Est Asiatique, Novembre 1952)
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