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ANAI COLONEL JEAN LUCIANI
 

>COLONEL JEAN LUCIANI

 



UN OFFICIER PARACHUTISTE CORSE A LA LEGION ETRANGERE

Le colonel Jean Luciani est une figure légendaire des parachutistes de la Légion étrangère. Grand Officier de la Légion d’Honneur, Commandeur de l’Ordre Nationale du Mérite, dix fois cités au feu, quatre fois blessés à Dien Bien Phu, il est aujourd’hui secrétaire général de l’Association Nationale des Anciens Prisonniers d’Indochine (ANAPI). Un livre d’entretiens avec le général Philippe de Maleissye sur ses combats en Indochine vient de paraitre chez Indo-Editions sous le titre Qui es-tu ? Ou vas-tu ? La plupart des citations que nous rapportons ici en sont issues mais aussi de l’album Force et Honneur paru en 2010 chez Les Amis du livre européen.

Né à Lyon en 1926, fils unique d’une famille corse dont le père avait été sous-officier dans l’Artillerie coloniale en Indochine mais aussi pendant la Grande guerre, comme beaucoup d’enfants nés après la tragédie de 1914-1918, Jean Luciani a été élevé dans le culte des Poilus, le souvenir et la souffrance des héros des tranchées. Naturellement, la défaite de 1940 et l’entrée des troupes allemandes dans Lyon marquent l’adolescent bouillant qu’il est déjà. Une seule chose l’obsède, la revanche. En 1944, il n’a même pas dix-huit ans quand il rejoint un maquis dans l’Ain dirigé par un officier dont le fils est un copain de lycée. Ne pouvant intégrer du fait de son jeune âge la 1ere Division Française Libre, il est incorporé pour la durée de la guerre au sein du Bataillon du Rhône qui sera versé au sein de la 27em Division d’Infanterie Alpine afin de participer dans les monts au-dessus de Modane, à la destruction des dernières troupes allemandes dans une sorte de « réduit alpin ».

La guerre achevée, dès le mois de mai 1945, il prépare le concours pour entrer à Coetquidan qu’il intègre en mars 1946. A l’époque, sur 2300 élèves, seuls 760 élèves deviendront officiers, tous les autres ayant été mis à la porte :

- Pour un « oui » ou pour un « non », c’était la porte de sortie. C’était une conséquence de la fin de la guerre, il fallait réduire les effectifs…

Il faut noter qu’à l’époque, tous les entrainements pour apprendre à devenir un chef sur le terrain se faisaient à balle réelle. Le seul hic :

- On nous entrainait pour la guerre classique, ce qui a été une erreur vu ce qui allait nous attendre en Indochine.

Breveté parachutiste durant cette période, il recroisera ses copains de promotion au sein de tous les bataillons TAP d’Indochine. Une sacrée promotion à vrai dire :

- Lorsque je regarde les photos de ma « promo », beaucoup ont été tués et ceux qui ne l’ont pas été ont quasiment tous été blessés à plusieurs reprises.

Cette promotion qui devait d’ailleurs s’intituler « Indochine française » ne se nommera plus sobrement « qu’Indochine » tout court…

- Nous aurions déjà dû nous méfier de cette curieuse décision que nous avait imposé le Ministère de la Guerre…

A la sortie de Coetquidan, jugé trop jeune pour rejoindre la Légion, Jean Luciani apprend le métier des armes aux cotés de vétérans de la Campagne d’Italie, de Provence, d’Alsace et d’Allemagne au sein du 2em Régiment de Tirailleurs Algériens à Oran :

- Ce sont eux qui m’ont pris en main et qui m’ont formé.

Six mois plus tard, son vœu le plus cher se réalise enfin, il est affecté au 2em Régiment Etranger d’Infanterie en partance pour l’Indochine.

PREMIER SEJOUR EN ANNAM

Légionnaires du 2ème REI venant de capturer des combattants du Viet-Minh



- On avait l’impression à l’époque que nous allions mener une simple guerre coloniale. Nous ne savions rien de la guerre révolutionnaire et nous n’avions pas idée que notre combat s’inscrivait dans une lutte plus globale contre le communisme. Nous menions au début une petite guerre de guérilla avec de petites embuscades. Les Viets à l’époque n’étaient pas encore très bien armés. On est parti avec des casques coloniaux et des chaussettes blanches, c’était l’aventure coloniale…Quand on est arrivé à Saigon, on voyait de tout, mais pas la guerre.

A 22 ans à peine, on le nomme chef du poste de Tan My en Annam, à vrai dire le dernier poste avant la zone viet. Mais à l’époque, être chef d’un poste, c’est aussi avoir la responsabilité de plusieurs villages, presque l’équivalent d’un canton en métropole ! Certes, la mission principale des légionnaires est de combattre le viet local et les premiers réguliers régionaux qui montent en puissance. Ce qui implique des sorties jour et nuit afin d’aérer au maximum le dispositif. Mais la mission consiste surtout à pacifier, à parachever l’œuvre de la France en Indochine en rassurant les populations, leur apporter la paix :

- Dans le fond, j’avais presque plus un rôle social que militaire.

Quittant Tan My, il rejoint un plus gros poste occupé par trois sections : Ai Nhia. Là, avec certains légionnaires et partisans déguisés en viet, il organise de nombreux coups de main de nuit qui s’avèrent payants. Son dernier poste commandé en Annam, celui du fameux Col des nuages. Et une constante sur le terrain : des combats qui s’accentuent et qui deviennent de plus en plus meurtriers, notamment après l’affaire de Cao Bang en Octobre 1950 dont au centre du Vietnam, personne n’a mesuré l’étendue du drame.

- Je me souviens d’une opération ou nous avons trouvé beaucoup de monde en face. Avec nous, il y avait mes copains du 2em BEP qui étaient venus pour nous aider et qui ont fait l’essentiel de l’opération. Mais à moment donné, nous nous sommes retrouvés face à une unité d’artillerie viet avec laquelle nous avons engagé un violent combat. Le capitaine Lacaze, futur Chef d’État-major des armées, commandait ce jour-là la 4em Compagnie du 1er Bataillon du 2em REI ou j’étais chef de section.

Autre combat marquant aux yeux de lieutenant Luciani, celui mené dans la Rue Sans Joie. Ce jour-là, tombant sur des réguliers viets, dans l’incertitude de la partie sanglante qui se menait :

- J’ai vu des partisans qui se battaient à nos côtés se mettre nus pour, au cas où ils seraient tombés dans leurs mains, ne pas passer aux yeux des viets pour des traitres, des hommes engagés aux côtés des Français…

SECOND SEJOUR CHEZ LES SEIGNEURS DE LA GUERRE

Casque sur la tête, le commandant Guiraud, patron du 1er BEP, sur le Pu Ya Tao

Le premier séjour au 2em REI s’achevant, le lieutenant Luciani demande à être affecté aux paras-légion. Son rêve se réalise, ce sera le 1er BEP, unité totalement anéantie deux ans plus tôt sur la RC4 (23 survivants sur 600 hommes…). Il y retrouve toute une brochette d’officiers qui se couvriront de gloire quelques mois plus tard à Dien Bien Phu : Le chef de bataillon Guiraud, les lieutenants Verguet,Brandon, Martin, Cabiro, Vieulès, Domigo…Ses premières opérations dans cette unité d’élite, il les effectue au Laos puis dans le cadre de l’opération Brochet dans le Delta ou le bataillon subit des pertes sensibles du fait des mines.

Le 21 novembre, le 1er BEP est largué dans la vallée de Dien Bien Phu (prise la veille par les paras de Bigeard et de Bréchignac) dans le cadre de l’opération Castor. Avec le 8em BPC, le 1er BEP est la seule unité para qui restera sur place jusqu’à la fin des combats le 7 mai 1954. Sa mission principale ? Des sorties de reconnaissance autour de la vallée :

- Là, nous avons commencé à avoir des doutes car à chaque fois que nous arrivions à la limite de la vallée, nous nous cognions déjà aux viets en grand nombre, sur du costaud. Nous n’avions plus à faire à des guérilléros, mais à des réguliers qui nous arrosaient à la mitrailleuse et au mortier de 81…Autour de Dien Bien Phu, nous nous sommes vite rendus compte que les Viets étaient partout ! Ils nous accrochaient d’ailleurs durement à chacune de nos sorties.

Le summum ayant eu lieu au mois de décembre 1953 dans le cadre de l’opération Pollux. Ce jour-là, le 8em BPC était parti secourir la garnison de Muong Pon. A peine arrivés à quelques centaines de mètres du poste qui venait de tomber, les paras du « 8 » sont littéralement pris en chasse par plusieurs bataillons viets ! Le 1er BEP est appelé en recueil avec le 5em BPVN, le BEP s’installant sur les crêtes du Pu Ya Tao, les parachutistes vietnamiens sur des hauteurs plus à l’est. Dès que les gars du 8em BPC sont passés en courant avec les viets à moins de 100 mètres derrière, les viets se sont cognés aux 5em BPVN. Appelés à a rescousse, l’aviation bombarde les crêtes au napalm, déclenchant un incendie d’enfer dans les hautes herbes à éléphant, plusieurs paras vietnamiens mourant carbonisés ! Choqué, plus en état de combattre, le 5em BPVN rejoint le BEP qui assurera seul l’arrière garde, la pince viet se refermant juste derrière les légionnaires de Jean Luciani qui avaient en charge les appuis-feu du bataillon, la 2em compagnie du lieutenant Brandon encerclée ayant été obligée de se défende dans de furieux corps à corps pour sortir de la nasse :

- Certains de nos légionnaires ont été faits prisonniers lors de cette opération. Ce sont les premiers de Dien Bien Phu. Ce jour-là, nous avons eu 28 morts et disparus plus une quarantaine de blessés…

Le 5 janvier, le BEP paie à nouveau un très lourd tribu. Lors d’une reconnaissance dans le sud de la vallée.

- Ce jour-là, ils nous ont accrochés à l’aller et au retour. Au bilan, 43 tués et blessés dont 5 officiers. J’ai moi-même pris une balle dans la hanche heureusement déviée par mon casque que je portais à la ceinture. A quelques millimètres près, je restais handicapé à vie…Je suis évacué sur Hanoi.

Après quelques jours de convalescence à l’hôpital Lanessan, le bouillant lieutenant est parachuté à nouveau sur Dien Bien Phu.

LA BATAILLE DES 5 COLLINES

Le capitaine Louis Martin, patron de la 3ème Cie du 1er BEP

Saignées par leurs assauts sur Béatrice le 13 mars puis sur Gabrielle le lendemain, les troupes de Giap se recomplètent pour une tentative d’attaque finale dès le 31 mars1954. Ce sera la bataille dite des « 5 collines » dont le but est de prendre toutes les positions à l’est de la Nam Youn. Trois de ces positions tomberont très rapidement. Deux hommes ont sauvé la garnison de Dien Bien Phu cette nuit là en opposant une résistance héroïque à la marée viet : le lieutenant Paul Brunbrouck (qui commandait la 4em batterie du 2/4em Régiment d’Artillerie Coloniale sur Dominique 3) et le lieutenant Jean Luciani (qui vient de prendre le commandement de la 1ere compagnie du 1er BEP) sur Eliane 2. Arrivés sur cette position en fin d’après-midi afin de renforcer une compagnie de tirailleurs marocains, les légionnaires réaménagent les positions de combat, redéfinissent les plans de tir et galvanisent les tirailleurs dont certains, croyant à une relève, commençaient à quitter leurs positions…Après une violente préparation d’artillerie, c’est tout le régiment 98 de la 316em Division viet qui monte au complet et au coude à coude sur Eliane 2. Sans succès et avec des pertes terribles ( dans un ouvrage intitulé Dien Bien Phu vu d’en face – recueil de témoignages d’anciens viets ayant participé à la bataille – un bo doi raconte que son unité était parti au complet à la conquête d’Eliane 2 et que sur 300 hommes au départ, moins de 17 en étaient redescendus…) Toutefois, au BEP aussi la nuit a couté chère puisque deux chefs de section ont été mis hors de combat : le lieutenant Rolin a eu une cuisse arrachée, le lieutenant Dumont allant se faire soigner est tué, un obus de 105 ayant percuté de plein fouet l’ambulance qui l’emmenait à l’Antenne chirurgicale.

- Ce qui me préoccupait au petit jour, puisque bien que m’étant déplacé toute la nuit au milieu de la bataille pour coordonner la défense du point d’appui, je n’avais pas pu voir tout le monde, c’était de savoir ou en étaient mes gars. Après un premier bilan des pertes, nous en avons profité pour souffler, réaménager nos positions et faire le plein de munitions. Heureusement, dans la journée, ils nous ont bombardés mais pas attaqués.

La deuxième nuit fut aussi longue que terrible même si les légionnaires-paras sont à un moment sortis de leurs tranchées pour contre-attaquer. Au cours de ces heures interminables, sont arrivés en renfort la compagnie Le Boudec du Bataillon Bigeard (6em BPC), la 3em Compagnie du 1er BEP commandée par le Lieutenant Martin ainsi que des éléments du 8em Choc. Cette nuit-là, le mascaret viet a été stoppé au canon sans recul à moins de 15 mètres du sommet du point d’appui…Au petit jour malheureusement, un obus de SKZ blesse grièvement Jean Luciani à la tête et aux yeux. Descendu à l’Antenne chirurgicale, obligé de porter un masque sur les yeux afin de demeurer dans l’obscurité la plus totale, le lieutenant reçoit la visite du colonel Langlais, patron des paras à Dien Bien Phu :

- Afin de me réconforter, il me dit « nous défilerons le 14 juillet sur les Champs Elysées. » Ce à quoi je lui ai rétorqué, voyant que l’affaire était mal engagée : « Je ne crains que ce soit plutôt sur la route de Tuyen Quang avec un bambou sur l’épaule… »

HUGUETTE 5 : DERNIERE ETAPE AVANT LA CAPTIVITE

A peine remis de ses blessures, Jean Luciani reprend la tête de sa compagnie (commandée dans l’intervalle par le lieutenant Alain de Stabenrath) désormais en défense d’Huguette 5. Le 1er mai, la position est en passe d’être totalement submergée par les viets. Au cours d’un échange radio, le caporal Grana voit son officier s’effondrer, très sérieusement touché au poumon.

- Le P.A venant d’être pris, j’essaie de me cacher dans un trou d’obus sous une toile de parachute, en me disant que les copains allaient bien monter une contre-attaque pour reprendre la position. Avec ma blessure, je n’arrive pas à ramper assez vite vers un trou et les viets me découvrent. Rapidement, ils nous emmènent au fond de la vallée et commencent à nous trier.

Rejoint dès le 7 mai par les colonnes de prisonniers, la longue marche à pieds vers les camps démarre, sans soins et avec pour tout régime alimentaire moins de 300g de riz par jour.

- Ma blessure s’étant infectée, je ne pouvais presque plus respirer ni marcher. Je dois tout simplement la vie à des camarades qui m’ont porté. La seule mesure prophylactique était de laver mon pansement lorsque je trouvais un point d’eau.

Arrivé à un camp-hôpital (qui n’a d’hôpital que le nom puisque personne n y a jamais été soigné – en fait un simple village de paillotes), le désormais capitaine Luciani (nommé au feu) retrouve le médecin Armstrong (du 3emm BCCP) fait prisonnier sur la RC4 en 1950 !

- J’y retrouve des nombreux blessés et malades allongés au milieu de ceux qui n’en finissaient pas de mourir.

Un soldat français retenu dans un camp Viet

A peine remis sur pieds, le jeune capitaine est conduit au tristement célèbre Camp n°1 ou il retrouve ses camarades officiers. Le régime y est très dur même si la mortalité y est moindre que dans les autres camps de rééducation viets et autres goulags destinés à la troupe ou la mortalité peut atteindre jusqu’à 70% des prisonniers !

- Je suis libéré en septembre 1954. Nous avons tous perdus au moins 15-20 kg, nous ne sommes pas très beaux à voir. Certains gars ressemblent à de véritables squelettes ambulants. Certains ont eu droit au lavage de cerveau, aux séances d’autocritiques sous peine de privation de nourriture. On les a obligés à s’inventer tous les crimes possibles avec en permanence le chantage à la libération anticipée. Personne n’est revenu intact de cet enfer. Et personne ne peut comprendre, même lorsque nous le racontons, ce que nous avons vécu. Néanmoins, nous sommes revenus encore plus armés pour affronter les épreuves de la vie.

Après l’Indochine, d’autres épreuves attendaient Jean Luciani en Algérie…

Membre de l’ANAI bien sûr, le colonel Jean Luciani est aujourd’hui secrétaire-général de l’ANAPI dont le but est d’apporter certes une aide morale et matérielle aux anciens prisonniers du viet-minh mais aussi de crier la vérité sur cette tragédie oubliée…


Pour en savoir plus sur Jean Luciani, nous vous recommandons ardemment de lire son ouvrage « Qui es-tu ? Ou vas-tu ? paru chez nos amis d’Indo-Editions – 230 pages – 25 euros

61 rue de Maubeuge – 75009 PARIS – TEL : 01-42-85-05-58 ou à acheter directement à la librairie Indo-Editions « L’Indo-Chineur » - 16 rue d’Abbeville – 75010 PARIS (Métro Poissonnière – ligne 7) .


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