La seconde guerre mondiale en Europe
 

>Les Indochinois de l'opération Dragoon

 

Les Indochinois de l'opération "Dragoon"

Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, les Français des Commandos d'Afrique et du Groupe Naval d'Assaut prennent pied sur les côtes de Provence (1). Au même moment, les 9.700 parachutistes de la lère Division Aéroportée américaine sont largués dans l'arrière-pays varois. Peu après, ces troupes vont être suivies par la VIème armée du général Patch et l'armée B (2) du général de Lattre de Tassigny. Cette dernière est forte de sept divisions et d'un groupement de tabors marocains. Quatre divisions comportent des combattants indochinois.

Les militaires indochinois venus d'Afrique du Nord

Ils sont essentiellement issus :
- du 1er Bataillon de Pionniers Indochinois, du 29ème Escadron du Train et de la Section d'Infirmiers des Troupes Coloniales, stationnés au Liban et en Syrie. Après s'être opposés en juin et juillet 1941 à l'offensive anglo-gaulliste, 400 à 500 tirailleurs rejoignent volontairement la France Libre au lieu d'être rapatriés avec leurs camarades en métropole. Incorporés principalement au 1er Régiment d'Artillerie et au Train des Equipages des Forces Françaises Libres, ils vont combattre en Libye, Tunisie et Italie avant de débarquer en Provence.
- d'un détachement de rapatriables embarqué à Marseille en avril 1941 sur le « Saint-Loubert Bié », à destination de Saigon. Ce navire ayant été arraisonné le 18 mai par la marine britannique au large du Cap, les 1.679 tirailleurs et travailleurs passagers sont débarqués en Afrique du Sud. Au contraire de leurs compatriotes qui se considèrent comme prisonniers de guerre, 2 caporaux et 59 militaires du rang demandent à se rallier au général de Gaulle. L'un d'eux, le caporal Nguyên Van Tap, déclare : « Nous n'avons jamais douté de la grandeur de la France et de ses colonies. Nous nous mettons en terre étrangère au service de la libération de notre belle France sans oublier notre Indochine ». Après un long périple via Bombay et Beyrouth, ces hommes rejoignent la lère Brigade de la France Libre en Libye.
- d'un second détachement de rapatriables embarqué à Marseille en novembre 1941 sur l'« Eridan ». Devant la menace britannique, le paquebot fait demi-tour à Dakar et en décembre dépose ses passagers à Oran. Ceux-ci sont alors incorporés au 1er Bataillon de Pionniers Indochinois puis en 1943 dans les formations de l'Armée B.
- du regroupement de 1.195 militaires et de 20 civils indochinois rapatriés du Liban en Algérie. Ces hommes ont en effet refusé en juillet 1941 de servir dans les unités de la France Libre. Ils suivent alors à leur débarquement à Alger le sort des militaires de l'« Eridan ».

Les grandes unités ayant comporté des Indochinois

La 1ère Division Française Libre (3)
Du fait de leur volontariat, dans les forces gaullistes, les Indochinois ralliés au Liban figurent dans les 10 000 premiers Français Libres. Ainsi, le canonnier Luu Van Nam reçoit une attestation portant le numéro 9.807. Avec leurs unités d'affectation ces hommes vont être engagés en Cyrénaïque dès le mois de février 1942. En particulier, 34 d'entre eux appartenant au 1er Régiment d'Artillerie et à la Compagnie de Quartier Général n°51 se trouvent en mai 1942 à Bir Hakeim. Lors de cette bataille demeurée fameuse, cinq Indochinois sont tués et d'autres, tel le brigadier Pham Tarn, blessés. Les morts ont été inhumés au cimetière établi près du camp retranché.
Avant l'affrontement avec les Allemands et les Italiens, une grande partie des artilleurs asiatiques a été affectée à la colonne de ravitaillement n°2 stationnée à 40 kilomètres de Bir Hakeim au lieu dit Bir Bou Maffes, pour y suivre des cours de conduite automobile. Encadrés par l'adjudant-chef Pham Ba Tin et les maréchaux des logis Soc Nom et Le Van Sam, ils vont par la suite être versés dans les trois compagnies du 1er Escadron du Train. Le 27 mai 1942, les chauffeurs déjà instruits de la section de l'adjudant-chef Goubin forment un convoi devant apporter de l'eau et des munitions aux troupes du général Koenig. Ils réussissent à forcer le blocus ennemi mais l'attaque de la division italienne Ariete ne leur permet pas de retourner à leur base. Au cours du mouvement, les conducteurs Bun Kheng et Lim Yoeun sont tués.
Dans la nuit du 10 au 11 juin, les conducteurs indochinois stationnés depuis le 20 mai à environ 80 kilomètres de Bir Hakeim participent à une colonne de 40 camions se portant au secours de la garnison du camp, qui a effectué une percée en profitant de l'obscurité. Sous les ordres du lieutenant Hochappfel, ils récupèrent dans le désert 80 rescapés de la bataille.
Après ces événements, ils sont engagés dans l'offensive de l'Himeimat le 23 octobre 1942, puis en Tunisie en avril 1943. A cette époque, le 1er R.A. compte encore en ses rangs 43 servants asiatiques qui sont alors incorporés au 1er Escadron du Train avec lequel ils vont partir en Italie.
Le 16 août 1944, les unités de la 1ère DFL débarquées dans la baie de Cavalaire et comportant des Indochinois sont les suivantes :
-Compagnie de Quartier Général n°50,
-1er Escadron du Train, formé des 101ème, 102ème, 103ème Compagnies Automobiles,
-1er Bataillon Médical,
-Ambulance Chirurgicale Légère,
-Hôpital de Campagne Hadfield-Spears.
En septembre 1944, les Indochinois de ces formations sont stationnés dans le secteur de Ronchamp (Haute-Saône) et au mois de janvier suivant dans celui de Sélestat (Bas-Rhin). A compter de mars 1945, ils vont combattre dans les Alpes. Le dernier tué asiatique de la grande unité est le conducteur Nguyên Van Huong tombé près de Lyon le 30 septembre 1944.
Il est à remarquer que le 4 juillet 1947, 48 anciens conducteurs de la 102ème Compagnie Automobile de la lère DFL continuent leurs services dans la formation du Train du Cambodge. Avec fierté, ils revendiquent leur qualité de Français Libres.

La 9ème Division d'Infanterie Coloniale
Mise à terre le 18 août 1944 au sud de Cavalaire, elle est à base d'Africains ; néanmoins, elle compte quelques Indochinois. Ceux-ci servent aux lère, 2ème et 3ème Compagnies de Ramassage et à la 4ème Compagnie de Triage et de Traitement du 25ème Bataillon Médical, pendant toute la campagne Rhin et Danube. En majorité, ces infirmiers proviennent du Bataillon des Services Militaires des Troupes Coloniales (BSMTC) mis sur pied en 1943 avec des personnels du 1er Bataillon de Pionniers Indochinois dissous à la Saoula près d'Alger.
La plus grande partie de leurs compatriotes ont été affectés en 1944 au Corps Léger d'Intervention à l'entraînement à Djidjelli ou à la Force 136 basée aux Indes. Ils seront ainsi 142 à débarquer à Saigon le 3 octobre 1945 du cuirassé « Richelieu » avec le 5ème RIC. En effet, nombre de tirailleurs cantonnés en Algérie ont demandé dès 1943 à servir dans une unité combattante. Parlant en leur nom, le sergent-chef Pham Van Mao déclare : « Nous avons l'ambition de pouvoir participer effectivement aux opérations prochaines sur le sol métropolitain. En 1940, nous sommes accourus aux premières heures du danger pour la France. Une fois celle-ci délivrée des hordes germaniques, nous devons nous retourner vers l'Indochine lointaine. Notre patrie souffre aussi d'une occupation étrangère. Cette portion de terre dont le sort est lié à celui de la France fait partie de son histoire depuis plus d'un siècle et a droit à sa libération par les armes françaises. C'est pourquoi nous revendiquons notre place dans le Corps Expéditionnaire. L'honneur et le devoir exigent que notre bataillon (4) rentre en Indochine les armes à la main et en libérateur ». Il convient de signaler que :
-en 1943, 17 tirailleurs ont quitté le BMSTC pour aller de leur propre volonté combattre en Tunisie avec la 1ère DFL ou le Corps Franc d'Afrique ;
-le capitaine Vinh San, ancien Empereur d'Annam sous le nom de Duy Tan déposé le 6 mai 1916, a suivi un stage à la 9ème DIC en 1945. Affecté à l'état-major de la division, il séjourne à Rottweill (Bade-Wurtemberg) ;
-le général de Lattre de Tassigny utilise les services de trois maîtres d'hôtel ou ordonnances indochinois : Bong, Dong et Mieng. Il en est de même pour le général Eisenhower lors de son séjour algérois.

La 2ème Division d'Infanterie Marocaine
Le 41ème Groupe Colonial des Forces Terrestres Antiaériennes (chef d'escadron Bescond), à base de canonniers malgaches, est renforcé par 2 sous-officiers et 68 artilleurs indochinois. Le groupe a été mis sur pied à Casablanca le 1er juillet 1943, les Asiatiques provenant des 5ème et 11ème Compagnies du 1er Bataillon de Pionniers Indochinois détachées au Maroc. Le 41ème GCFTA est à compter du 23 novembre engagé dans les Abruzzes. Débarqué à Toulon le 25 septembre suivant, il participe ensuite aux combats livrés dans les Vosges et en Alsace. En janvier 1945, il aligne 2 maréchaux des logis et 81 canonniers indochinois.
Le 19 avril 1945, en Allemagne la Batterie A du groupe, où servent 47 Asiatiques, repousse à Effringen une violente attaque ennemie. Peu après, le 27 avril, à Kichingen, le brigadier Vo Ba Tung disparaît lors d'un combat. Au cours de ses campagnes, l'unité a reçu quatre citations collectives à l'ordre de la division. Le 22 mai 1945, les Indochinois rejoignent à Mulhouse le Centre d'Instruction d'Artillerie Coloniale.

La 3ème Division d'Infanterie Algérienne
Elle comprend le 40ème Groupe Colonial des Forces Terrestres Antiaériennes à base d'Africains et d'Indochinois. Engagée dès le mois de décembre 1943 en Italie, la formation a eu deux infirmiers asiatiques blessés à Bagnoli et débarque en Provence avec sa grande unité.

Les combattants indochinois des Forces Françaises de l'Intérieur

Le 15 août 1944, environ 21.000 tirailleurs ou travailleurs indochinois se trouvent en France. Prisonniers de guerre détenus depuis 1940 dans les camps nommés Frontstalag, incorporés dans les 6 Groupements Militaires d'Indigènes Coloniaux Rapatriables (GMICR) ou Ouvriers Non Spécialisés (ONS) civils regroupés dans 60 compagnies, tous ces hommes venus en métropole au début du conflit y ont été bloqués à partir de novembre 1941 par suite de l'interruption des communications maritimes avec l'Asie. En particulier, les 6 105 tirailleurs des GMICR militairement instruits, ayant pour la plupart déjà combattu et encadrés par des officiers et des sous-officiers des Troupes Coloniales en congé d'armistice, constituent pour les Forces Françaises de l'Intérieur (FFI) un vivier de combattants aguerris. Il en est de même pour les prisonniers des camps de Nancy et de Vesoul, confiés depuis février 1943 à la surveillance de gradés militaires français par suite d'un accord entre le gouvernement de Vichy et les autorités d'occupation. Le gouvernement provisoire de la République Française siégeant à Alger a d'ailleurs donné avant le débarquement des instructions à son délégué militaire sur le théâtre des opérations sud, le général Cochet, pour rassembler tous les tirailleurs coloniaux se trouvant en France et les mettre à la disposition de l'Armée B.
Avant le déclenchement de l'opération Dragoon, quelques Indochinois sont entrés dans des réseaux de résistance. Peut-être étaient-ils inspirés par l'exemple de leur compatriote Huynh Huong, otage exécuté le 22 octobre 1941 à Châteaubriant. Ainsi, un tirailleur évadé du camp de Chartres, Pham Luc Thê, membre d'un organisme clandestin de lutte contre l'occupant, est arrêté, atrocement torturé et déporté à Dachau. A Aix en Provence, les sergents-chefs Vinh et Thuy accompagnés du sergent Dap, tous trois du GMICR n°6, font partie de l'Organisation de Résistance de l'Armée sous la direction de monsieur René Hostache.
Du fait de leur implantation géographique et de l'implication de leurs cadres dans la résistance, certaines unités de tirailleurs indochinois vont jouer un rôle non négligeable en appuyant l'action des troupes alliées débarquées.

Les formations de Provence
Aux premières heures du 15 août 1944, la 73ème Compagnie d'ONS se trouve prise à Puget sur Argens dans de très violents combats. Les ouvriers guident alors les parachutistes américains, soignent leurs blessés et gardent les prisonniers allemands. L'ONS Nguyên Tung transporte sur son dos et sous le feu de l'ennemi un soldat de la 101ème Airborne grièvement atteint. Un peu plus tard, les 15ème, 27ème et 46ème Compagnies d'ONS se mettent dans Toulon à la disposition des éléments de la 9ème DIC. Il en est de même pour les 35ème et 38ème Compagnies d'Aubagne qui collaborent avec les Algériens de la 3ème Division. Dans le grand port militaire varois, les 17ème et 18ème Compagnies Indochinoises du GMICR n°2 sous les ordres du capitaine Taxil s'emparent d'un convoi automobile de la Wehrmacht. Au cours de cette opération, le sous-lieutenant Trappe est tué. Le sous-lieutenant Godefroy tombe également, abattu par un officier allemand qu'il a refusé de renseigner.

Le maquis de l'Oisans
Au début de l'année 1944, la 14ème Compagnie Indochinoise du GMICR n°1 est cantonnée à Jarrie et Riouperoux (Isère). A la demande de son chef, le capitaine d'Artillerie Coloniale Lespiaux, elle a été intégrée dans le dispositif départemental de l'Armée Secrète. Lors de sa prise de commandement le 23 décembre 1942, l'officier a déclaré devant sa formation rassemblée : « Un jour, nous reprendrons les armes ». Dans ce but, lors de la dissolution de l'Armée de l'Armistice et alors qu'il se trouvait à la tête de la 10ème Batterie du 10ème RAC à Draguignan, le capitaine Lespiaux réussit à soustraire au contrôle d'une commission italienne les armes automatiques de son unité. Depuis, ces fusils-mitrailleurs et mitrailleuses sont entreposés dans des caches gardées par les tirailleurs. De même, le 11 novembre 1943, la 14ème Compagnie défile devant le monument aux morts de Champ sur Drac en dépit de l'interdiction formelle des occupants. A partir du mois de janvier 1944, les Indochinois effectuent des transports de munitions et de vivres au profit des maquis voisins. Ainsi, le tirailleur Hao et son mulet « Totor » effectuent de multiples missions de ce genre. Auparavant, le 20 décembre 1943, le capitaine Lespiaux, qui a adopté le pseudonyme de Lanvin, abandonne le commandement de son unité pour se consacrer à celui du secteur n°1 des Forces Françaises de l'Intérieur de l'Isère.
Le 4 juillet 1944, à l'instigation de leur chef, les 137 hommes de la 14ème Compagnie rejoignent le maquis. Avant de quitter leur camp, ils se regroupent devant le mât des couleurs et crient : « Vive la France ». Le lendemain, une partie de la 13ème Compagnie basée à Pont de Claix se joint à eux. Après quelques jours passés à se familiariser avec l'armement anglais parachuté, les Indochinois reçoivent une affectation tenant compte de leur spécialité militaire. Dès lors, ils vont combattre en compagnie de quelques tirailleurs malgaches et sénégalais dans les unités suivantes :
- Groupe Mobile n°l du lieutenant Herbelin dit Périer où ils sont encadrés notamment par l'adjudant-chef Haï et les sergents Han et Diêm. Le GM1 est structuré en quatre sections et un groupe franc.
-Section de mitrailleuses de l'aspirant Métal.
-Infirmerie Hôpital du médecin lieutenant Tisserand.
-Section du génie du lieutenant Lamy.
-Section de transport des sous-lieutenants Kérik et Mur.

Les opérations avant le débarquement
Tout au long du mois de juillet et de la première quinzaine d'août, les nouveaux maquisards asiatiques vont être engagés dans de durs combats le plus souvent en haute altitude. Le 12 juillet, ils affrontent dans le secteur des Roches Bleues les chasseurs alpins allemands tout étonnés d'avoir en face d'eux des « Chinois ». Les fantassins du GM1 repoussent ce jour là un violent assaut soutenu par des tirs d'artillerie pendant que la Section du Génie réussit à faire sauter la route du Col du Glandon afin d'interdire l'avance ennemie. Au cours de cet affrontement le tirailleur Song qui sert un tromblon VB (5) est tué en couvrant le repli de ses camarades. Le 14 juillet, le Groupe Mobile défile dans Bourg d'Oisans et le lendemain, le tirailleur Song est solennellement inhumé en présence de toute la population du village. Le 9 août, une embuscade montée par les Indochinois intercepte à Laffrey une voiture d'état-major de la Wehrmacht dont les cinq occupants sont tués ou blessés ; le courrier officiel de la 157ème Division Alpine est récupéré. Le 10 août, près de Sappey, les anciens des 13ème et 14ème Compagnies soutiennent un dur assaut ennemi. Sur le point d'être encerclés, ils contre-attaquent les positions tenues par les chasseurs bavarois puis se replient vers le massif de Belledonne. Au cours de l'affrontement l'aspirant Loubiat, l'infirmier major Porquet, le sergent-chef tonkinois Han, tous issus du GMICR n°1, sont tués. Le lendemain, deux tirailleurs indochinois tombent dans les gorges de Séchilienne.
Le même jour, les infirmiers asiatiques détachés à l'hôpital FFI se replient de l'Alpe d'Huez à l'Alpette. Les blessés (10 dont 2 amputés) sont transportés sur des mulets conduits par les tirailleurs. Ayant réussi à rompre l'encerclement de l'adversaire sous les rafales des chasseurs de la Lutwaffe, la petite troupe parvient au refuge de la Farge après avoir franchi des cols situés à 3.000 mètres d'altitude.
Le 13 août, au lac de Poursoulet, le médecin sous-lieutenant Parde est tué alors qu'il tente de protéger les blessés confiés à ses soins. Son nom a été attribué à une promotion de l'Ecole de Santé Navale.
Lors de ces combats, la Section de Mitrailleuses de l'aspirant Métal sauve à plusieurs reprises la situation. Elle est dotée de deux vieilles pièces Hotchkiss, d'une Saint-Etienne et d'une Fiat italienne de récupération. Son intervention est décisive le 13 août face au col du Sabot (2.167 mètres d'altitude) et quelques jours plus tard sur le plateau des Grandes-Rousses. En cet endroit, l'unité stoppe un assaut des Gebirgsjäger (6) soutenu par de l'artillerie. Après plusieurs heures de combat acharné, les Allemands doivent se replier avec de lourdes pertes.

La manoeuvre « Faisceaux »
Le plan Anvil-Dragoon établi par les Alliés prévoit que la Task Force Butler (7) entrera dans Grenoble le 15 octobre soit 60 jours après le débarquement. Cette unité américaine doit en effet éliminer auparavant la 157ème Division Alpine et les blindés de la 9ème Panzerdivision renforcés de corps mongols (8) de la Wehrmacht. Or, grâce à la réalisation de l'hypothèse « Faisceaux » exposée le 5 août 1944 à Naples par le Colonel Zeller commandant les FFI du Sud-Est de la France, la préfecture de l'Isère va tomber dès le 22 août. L'action des Indochinois du maquis de l'Oisans entre pour une large part dans cet heureux résultat.
Après l'écrasement du maquis du Vercors et le nettoyage de ce massif jusqu'au 3 août, le général Wiese commandant la XIXème armée allemande compte utiliser les troupes rendues ainsi disponibles pour se débarrasser des FFI de l'Oisans, très offensifs en juin et juillet. Il a programmé dans ce but l'opération « Hoch Sommer » qui dans son esprit doit être brève. Après l'achèvement de celle-ci, les 2 divisions qui y sont consacrées pourront rejoindre les 3 grandes unités du 62ème CA afin de faire face aux formations alliées débarquées en Provence. L'état-major de la Wehrmacht n'ignore pas en effet l'imminence de l'opération Dragoon. Or, les troupes allemandes, progressant de part et d'autre de la vallée de la Romanche et dans les massifs du Taillefer et de Belledonne, ne réussissent pas après 15 jours de combat à éliminer les maquisards de l'Oisans. Cet échec va faciliter l'action des troupes mises à terre sur les côtes varoises.
En outre, dès le 15 août 1944, les hommes du capitaine Lespiaux rassemblés en 5 groupes mobiles soutenus par des unités du génie et de transport passent à l'offensive. Leur état-major, doté des 5 bureaux réglementaires, veut occuper le plus rapidement possible Grenoble en faisant liaison avec la Task Force Butler qui progresse avec prudence le long de la route Napoléon. Venant à marches forcées de la Belledonne et du Taillefer, les Indochinois avancent vers Vizille. Le 21 août, à la Croix du Mottet, le tirailleur Thu Trân, ordonnance du capitaine Lespiaux, est tué en protégeant son chef. Au même moment, au col d'Articol, la section de mitrailleuses du GM1 abat tous les servants d'un canon antichar et récupère la pièce. A 17 heures, le même jour, les tirailleurs enlèvent le château de Vizille après un combat très violent. Au cours de l'assaut, le sergent Nguyên Ba Han et cinq Indochinois sont tués. Symbole de l'Empire Français d'alors, veillé par le capitaine Lespiaux, un asiatique meurt dans les bras d'un tirailleur sénégalais.
De nos jours, un monument érigé à la Croix du Mottet perpétue le souvenir de 189 combattants FFI tombés en ces lieux. Parmi eux se trouvaient 13 Indochinois anciens des 13ème et 14ème Compagnies.

Les autres maquisards indochinois
Tout au long de leur avancée dans le sillon rhodanien puis vers le Rhin, les alliés vont être appuyés sur leurs flancs par l'action des FFI. Ils vont ainsi progresser plus rapidement que les plans initiaux ne le prévoyaient. Parmi les maquis ayant possédé des combattants indochinois, on peut citer :
- Le Ier Régiment de la Drôme, qui aligne une compagnie d'Asiatiques sous les ordres du lieutenant Papillon. Ces hommes proviennent de la poudrerie de Sorgues (Vaucluse). Avec une formation espagnole et un détachement russe, ils libèrent Nyons et Montélimar.
- La Compagnie Rouget de Lisle, mise sur pied au bois des Centaines sur la commune de Bussy sur Othe (Yonne). Au début du mois d'août 1944, l'unité reçoit le renfort de trois évadés du camp de prisonniers de Saint-Florentin : le sergent Huynh Van Quoc dit Jeannot, les tirailleurs Phan But surnommé Marcel et Nguyên Dau qui reçoit le pseudonyme de Dominique. La formation est placée sous les ordres du lieutenant Meléki en réalité Magendie.
Le 10 août 1944, le tireur au fusil-mitrailleur Nguyên Dau se trouve au lieu dit les Marquets sur la RN 5. Son groupe doit tendre une embuscade en ces lieux. Peu après la mise en place, un important convoi allemand se présente et est immédiatement pris à partie par le tonkinois qui ouvre un feu nourri sur lui. Son chef, le gendarme Victor se trouve à ses côtés et lance des grenades vers l'ennemi. Ce dernier met alors pied à terre et man?uvre rapidement pour encercler les maquisards. Nguyên Dau blessé une première fois ne peut se déplacer au moment où ses camarades se replient. Il continue à tirer imperturbablement pendant que Victor l'alimente en chargeurs. Quelques minutes plus tard, touché une deuxième fois, il s'écroule mort sur son arme. Le gendarme lance une dernière grenade sur les Allemands qui sont tout près et rejoint le gros de la troupe.
De retour à leur base, les FFI apprennent du lieutenant Magendie que l'on ne doit jamais abandonner le cadavre d'un compagnon. Aussi, à la nuit tombée, 3 sections retournent sur les lieux du combat et retrouvent le corps de Nguyên Dau que les Allemands ont profané. Les restes mortels de l'Asiatique sont ensuite transportés à l'église de Villechétive et inhumés au cimetière de Dixmont (Yonne). Une stèle érigée à l'endroit de l'embuscade rappelle son souvenir.
D'autres originaires de la péninsule ont combattu dans l'Yonne. Ainsi, le 6 juin 1944, un document de la Feldgendarmerie 624 précise « qu'un terroriste annamite a été abattu au nord d'Avallon ». En juillet-août 1944, une deuxième compagnie Rouget de Lisle forte de 7 sous-officiers et de 137 tirailleurs indochinois est créée dans le département. Enfin, le 29 juillet « quatre Annamites vêtus d'une veste kaki et d'un pantalon bleu, coiffés d'un casque modèle Adrian orné d'un insigne FFI », pris les armes à la main par l'occupant sont fusillés au Pré du Cuivre dans la commune de Champignelles ; les combattants avaient faussé compagnie à leurs gardiens du camp de Saint-Florentin pour rejoindre un maquis.
Le 10 septembre 1944, des captifs coloniaux et maghrébins provenant du Frontstalag 141 de Vesoul réservé aux prisonniers récalcitrants s'évadent à Evette Salbert (Territoire de Belfort) du train qui les transporte en Allemagne. L'un d'entre eux surnommé « Monsieur Le Khuong » pour son calme imperturbable est incorporé au maquis local. Bien que traqué sans cesse par l'ennemi et après avoir participé à plusieurs embuscades tendues avec succès aux soldats de la Wehrmacht, l'Indochinois va lutter jusqu'au 30 octobre. Ce jour là, il dirige avec sang froid la colonne formée par ses camarades à travers les lignes allemandes du col de la Chevestraye. La petite troupe rejoint ainsi la 3ème DIA.
Le groupe FFI de Moncel-sur-Seille (Meurthe et Moselle) accueille 5 Indochinois qui se sont échappés du Frontstalag 161 de Nancy. L'un d'eux, Le Hien, est plus tard blessé lors d'un affrontement près de Pont-à-Mousson.
Le 24 août 1944, les FFI de l'Hérault sont avisés qu'un important convoi allemand évacuant les garnisons du camp du Larzac et de Millau va traverser le département pour rejoindre la vallée du Rhône. Renforcés par 250 tirailleurs du GMICR n°4 réarmés et encadrés par leurs gradés, les maquisards se portent à hauteur du village de Montferrier-sur-Lez. Là, ils accrochent une colonne de 1 200 Caucasiens. La 3ème Compagnie Indochinoise participe avec vaillance au combat à l'issue duquel l'adversaire est contraint de se replier après avoir perdu plusieurs tués, 60 blessés, 13 prisonniers et un important armement dont un canon de 20 et plusieurs mitrailleuses. Au cours de l'accrochage le sergent Phu et un tirailleur sont atteints d'éclats d'obus. Quatre jours auparavant, le tirailleur Do Hu avait été tué lors de la libération de Montpellier.
A Paris en août 1944, deux tirailleurs asiatiques évadés du camp de Chartres combattent sur les barricades avec le colonel Bourgoin dit Lhermitte. Plus tard, fin 1944, les 1er et 3ème Bataillons de Travailleurs Coloniaux Annamites issus des GMICR accompagnent la lère Armée durant la campagne Rhin et Danube. Sur le front de l'Atlantique, l'Escadron Indochinois opère devant Royan.

On peut estimer à environ 2.000 le nombre des Indochinois ayant pris une part active à la libération de la France.
Certes, eu égard à l'importance des forces alliées engagées, la participation des originaires de la péninsule à l'opération Dragoon a été modeste. Toutefois, les stèles érigées sur le lieu de leurs combats et les tombes des cimetières français attestent que cette action a été réelle. Le général de Larminat, après la guerre, a dit des Indochinois : « Ils avaient souffert de la défaite de la France et avaient voulu se battre avec leurs camarades. Ils ont lutté partout, courageux, remplissant leurs fonctions sans jamais murmurer et rendant d'énormes services ».

(1) En janvier 1944 l'opération portait le nom de code d'"Anvil", modifié ensuite en "Dragoon"
(2) Devenue 1ère Armée Française en septembre 1944.
(3) Devenue 1ère Division Motorisée d'Infanterie le 24 août 1943 puis 1ère Division de Marche d'Infanterie le 27 avril 1944.
(4)Le Bataillon des Services Militaires des Troupes Coloniales.
(5) Tromblon Vivien Bessières du nom de son inventeur. Il s'agit d'un fusil lance-grenade datant de la guerre 1914-1918.
(6) Chasseurs de montagne.
(7) Unité tactique de l'armée américaine.
(8) En réalité des combattants soviétiques capturés en Russie et volontaires pour servir avec les Allemands.


Colonel Maurice RIVES


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